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[PHOTOS] Sept choses à savoir sur l’épidémie de choléra qui a frappé Québec en 1832

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Avant la confirmation de la théorie microbienne à la fin du XIXe siècle, l’idée même qu’un micro-organisme puisse rendre les gens malades apparait souvent saugrenue. Selon les théoriciens de l’époque, la présence de bactéries dans l’organisme apparait davantage comme un symptôme des maladies plutôt qu’une cause. Dans ces conditions, l’arrivée du choléra à Québec en 1832 instaure un climat d’incertitude et d’impuissance face à un tueur invisible.   

1) Québec face au choléra ou l’expérience d’une épidémie mondiale  

Le choléra, 9 juin 1971, BAnQ Vieux-Montréal (P683,S2,SS2,P186).
Auteur Girerd
Le choléra, 9 juin 1971, BAnQ Vieux-Montréal (P683,S2,SS2,P186).

En juin 1832 , la ville de Québec est affligée d’un mal qui, jusque-là, ne sévissait qu’à l’étranger. Frappant d’abord l’Angleterre puis la France, le choléra atteint le continent nord-américain, et ce, malgré les efforts des autorités d’établir différentes mesures afin de prémunir le Bas-Canada d’une potentielle épidémie.     

Originaire du delta du Gange en Inde, le bacille Vibrio cholerae se propage dans le monde, provoquant plusieurs épidémies dont l’importance varie dans le temps et l’espace. En tout, l’on dénombre sept épidémies de choléra qui ont touché différentes régions du monde au XIXe et au XXe siècle.      

Si la première pandémie de 1817-1824 n’atteint pas les pays d’Europe, sévissant principalement en Extrême-Orient, débutant au Bengale et atteignant à son apogée les limites de l’Empire russe, la seconde pandémie, débutant en 1829, voit la maladie se propager à l’Europe et outre Atlantique par le biais des mouvements de populations. Plus près de nous, la dernière grande pandémie de choléra débute en 1961 et s’étend jusqu’à l’Afrique. À cette époque, les dommages causés par ce fléau trouvent des échos au Québec, où le choléra possède toujours une image forte dans l’imaginaire collectif.     

2) Mieux vaut prévenir que guérir!   

Lieutenant Général Lord Aylmer, vers 1840. BAnQ Québec (P600, S5, PGN45).
Gravure William Ward
Lieutenant Général Lord Aylmer, vers 1840. BAnQ Québec (P600, S5, PGN45).

Au mois de novembre 1831, à la demande du gouverneur en chef, Lord Aylmer, le Bureau médical de Québec étudie la question du choléra. Avisé des ravages que cette maladie cause en Asie et en Europe, il offre au président du Bureau des documents relatifs à la maladie. Conscient que le mouvement migratoire initié en 1815 avec la fin des guerres napoléoniennes pourrait devenir le véhicule du choléra, Aylmer souhaite prendre les choses en main et prévenir une potentielle pandémie au Bas-Canada.     

Suivant avec attention les développements du choléra en Europe et en se basant sur les éléments connus, les autorités médicales en place au Bas-Canada proposent dès le mois de février 1832 un projet de loi dont l’objectif est de former rapidement des bureaux de santé régionaux puis d’établir une zone de quarantaine dans le Saint-Laurent. Ce projet de loi est sanctionné le 25 février 1832 par Aylmer.     

Malheureusement, ces mesures n’offrent guère plus de résultats qu’en Europe, et, le 9 juin, le Bureau de santé de Québec annonce «que le choléra s’est manifesté avec malignité» au sein de la ville. La ville de Québec apparaît ainsi comme l’épicentre de la pandémie de choléra qui frappe l’Amérique du Nord et devient rapidement l’un des foyers les plus virulents au Bas-Canada.     

3) Choléra et immigration ou l’échec de la quarantaine  

Grosse Ile Quarantine, mars 1889. BAnQ Vieux-Montréal (CA601, S53, SS1, P3078).
Grosse Ile Quarantine, mars 1889. BAnQ Vieux-Montréal (CA601, S53, SS1, P3078).

Lorsque Lord Aylmer demande au Bureau médical de Québec de réfléchir à d’éventuels moyens visant à prévenir une éventuelle épidémie de choléra, ce dernier est bien conscient que les risques de voir le choléra se disséminer dans la colonie sont accentués par l’arrivée massive d’immigrants originaires des îles britanniques. Entre la fin des guerres napoléoniennes (1815) et 1831, approximativement 260 000 immigrants venant des îles britanniques débarquent à Québec avec l’espoir de mener une meilleure vie.      

Les craintes du gouverneur en chef sont fondées puisque c’est par l’intermédiaire de l’immigration que le choléra fait son apparition à Québec au mois de juin, et ce, malgré les mesures de quarantaines établies sur le Saint-Laurent.     

Le 25 février 1832 , la chambre d’assemblée du Bas-Canada sanctionne la mise en place d’une station de quarantaine à Grosse-Île. Les bateaux se devaient d’y mouiller afin qu’un médecin-inspecteur évalue l’état de santé des passagers avant de pouvoir accoster au port de Québec. Cependant, devant l’important afflux de navires, les autorités débordées autorisent certains passe-droits à des navires non examinés.     

Ainsi, malgré les préventions, la ville de Québec ne peut stopper la marche de la maladie. Déjà, à cette époque, le choléra est perçu comme une maladie de l’immigration, ce qui amène les autorités médicales et politiques ainsi que la population à considérer ce mal selon une vision contagionniste.     

4) Une dichotomie entre deux visions de la maladie  

Caricature de la mort qui rode la nuit à Montréal. «Montreal Night-Mayor on his Ghastly Rounds», Canadian illustrated news, vol. 11, no 23, 5 juin 1875, p. 353.
Caricature de la mort qui rode la nuit à Montréal. «Montreal Night-Mayor on his Ghastly Rounds», Canadian illustrated news, vol. 11, no 23, 5 juin 1875, p. 353.

Cette affliction de la société est d’autant plus exacerbée par le manque de connaissances médicales en regard des causes de la maladie et de la manière dont elle se propage. Lorsque le choléra arrive à Québec, la cause de la maladie est toujours inconnue. Comme ce mal transcende totalement les modèles épidémiologiques connus à l’époque, différents groupes spéculent sur la manière dont il se propage.      

À Québec, comme partout où la maladie sévit, des débats font rage sur la nature du choléra et la manière dont il se propage. En ne possédant aucune connaissance certaine en la matière, trouver un moyen de contrer l’épidémie est presque impossible et cela ouvre la porte à plusieurs essais infructueux. Loin de se douter que la maladie se propage par les déjections des malades dans les eaux usées, les médecins et la population imaginent différents scénarios afin d’expliquer comment ce mal se répand.      

Ce n’est qu’en 1855 que le médecin anglais John Snow, par l’étude comparative de certains quartiers londoniens, met en évidence le rôle de la distribution de l’eau dans la dissémination de la maladie au sein de la ville. Toutefois, si nous connaissons aujourd’hui la nature véritable du choléra, soit une maladie intestinale causée par une bactérie, c’est grâce à la validation de la théorie microbienne et à la découverte du vibrion cholérique par Robert Koch en 1883.      

En 1832, nombreux sont ceux qui pensent que le choléra est une maladie contagieuse qui se transmet par le contact entre un individu infecté et une autre personne. En opposition à ce courant de pensée, certains affirment que ce mal se répand plutôt par voie aérienne par l’intermédiaire de miasmes.     

En plus d’être l’épicentre de la diffusion de la maladie dans la colonie, la ville de Québec se trouve également particulièrement impliquée dans les débats entourant les moyens d’endiguer la maladie. Depuis 1791, elle héberge en son sein le siège du gouvernement du Bas-Canada. Cependant, les décisions prises par les institutions parlementaires surviennent essentiellement avant et après la crise épidémique, car aucun député ne siège durant cette période.      

Ainsi, avant même que le choléra n’atteigne Québec, des débats font rage au sein de la Chambre d’assemblée relativement aux types de mesures à prendre afin d’éviter l’épidémie. Si certains, comme Aylmer, se veulent les défenseurs de la logique infectionniste, d’autres prônent la prise de mesures comme la quarantaine, qui s’inscrivent dans une logique contagionniste.      

À partir de juillet 1832, le Bureau de santé de Québec associe le développement du choléra à l’insalubrité et à l’intempérance. Les autorités ne tardent pas à prendre les choses en mains et mettent en place certaines mesures dans le but de purifier l’air de la ville. Parmi ces mesures, on tire du canon et du fusil, et on brûle des matières bitumineuses afin de nettoyer l’air des miasmes qu’elle contient.     

5) Les conséquences de la pandémie à Québec  

Quebec Harbor, 1834. Hawkins's picture of Quebec: with historical recollections. Quebec: printed for the proprietor by Neilson & Cowan.
Gravure Alexander Jamieson Russell
Quebec Harbor, 1834. Hawkins's picture of Quebec: with historical recollections. Quebec: printed for the proprietor by Neilson & Cowan.

Au moment où le choléra atteint la ville de Québec, plusieurs facteurs favorisent la dissémination rapide de la maladie au sein de la population. La surpopulation de certains quartiers due à l’afflux massif d’immigrants et les piètres conditions sanitaires de ces lieux rendent la situation propice au développement de la maladie.     

Dans les premiers mois de l’épidémie, soit de juin à septembre 1832, le taux de mortalité à Québec est de 82 pour 1000 individus infectés alors que la moyenne est de 46 dans le reste du Bas-Canada. À l’automne 1832, le Bureau de santé de Québec publie un bilan officiel du nombre de décès qui s’élève alors à 3451 pour la seule ville de Québec. Ce nombre est toutefois nuancé en 1854 quand le Central Board of Health estime à 2218 le nombre de résidents de la ville de Québec décédés du choléra entre juin et septembre 1832. Quoi qu’il en soit, le fort taux de mortalité atteint en quelques mois à Québec fait de cette ville l’une des plus durement touchées en Occident et témoigne du caractère fulgurant de la crise.     

Chose certaine, l’arrivée du choléra à Québec ne favorise pas l’image de l’immigrant au sein de la ville. Même si la thèse contagionniste perd de plus en plus d’adeptes au sein du corps médical au lendemain de la première épidémie de choléra de 1832, la crainte reste bien présente chez la population, qui perçoit toujours le choléra, en 1849, comme une peste.      

De surcroît, l’on assiste à la naissance d’une politique agressive visant à restreindre l’immigration. Lors de la seconde épidémie de choléra qui touche la ville de Québec en 1834, le maire alors en place, René-Édouard Caron, affirme même que l’épidémie est directement due à l’immigration.     

6) Le choléra dans l’imaginaire collectif des résidents de Québec  

«Un jour vous sentiez partout l’odeur âcre et nauséabonde du chlorure de chaux, le lendemain on faisait brûler du goudron dans toutes les rues.»  

– Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes  

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, vers 1890. BAnQ Québec (P560, S2, D1, P1665).
Photographe non identifié
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, vers 1890. BAnQ Québec (P560, S2, D1, P1665).

Très rapidement, le choléra occupe une place importante dans l’imaginaire collectif des résidents de la ville de Québec. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890), originaire de Charlesbourg, fait d’ailleurs état de la situation dans laquelle se trouvent les résidents de la ville de Québec dans le roman Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes, œuvre se déroulant lors de l’épidémie de 1832. Dans le récit, l’un des protagonistes succombe même de ce mal peu de temps après s’être établi dans une maison située dans le faubourg Saint-Jean.     

Cette œuvre est particulièrement révélatrice des perceptions de la population de Québec en regard de la maladie. Par exemple, il nous apprend que, selon les croyances de l’époque, les gens de bonnes mœurs seraient épargnés par la maladie qui n’affecterait que la population moins bien nantie dont l’hygiène et les mœurs laissent à désirer.     

L’impact du choléra sur la population de la ville de Québec est phénoménal, car les gens de l’époque font face à un mal invisible et très mal connu. Alors que cette maladie tue jusqu’à 70% des personnes infectées dans un court laps de temps après l’apparition des premiers symptômes, la population sombre dans la peur et la colère vis-à-vis de leurs concitoyens et des nouveaux arrivants.      

Le fait que le choléra afflige particulièrement la population francophone pousse certains journaux francophones à exhorter la théorie du complot selon laquelle le gouvernement britannique et la population anglophone souhaitaient exterminer la population canadienne-française en permettant au choléra de se répandre au sein de ce groupe social.     

Les habitants de Québec, informés par l’entremise des journaux de la situation en Europe et de l’échec des tentatives d’endiguer la maladie et de mise en quarantaine, sont enclin au désespoir et par le fait même ouverts à toutes solutions potentielles afin de diminuer les dégâts du choléra.     

Ainsi, les mesures visant à assainir l’air et à exterminer les miasmes frappent particulièrement les esprits. Cela est également perceptible dans le roman de Chauveau lorsqu’il décrit l’ambiance «infernale» qui règne en raison des nombreux feux et de l’épaisse fumée recouvrant la ville.     

7) D’une épidémie à l’autre  

Proclamation... de rendre leurs remerciements à la Providence Divine à cause de la cessation de la malheureuse peste, 1833.   Imprimée par John Charlton Fisher & William Kemble.
Proclamation... de rendre leurs remerciements à la Providence Divine à cause de la cessation de la malheureuse peste, 1833. Imprimée par John Charlton Fisher & William Kemble.

L’épidémie de choléra qui frappe Québec en 1832 est la première de plusieurs autres tout aussi meurtrières. La diffusion des travaux de John Snow apporte une meilleure compréhension de la maladie ainsi que de la manière dont elle se propage essentiellement par l’approvisionnement en eau.      

En 1832, la seule manière de prévenir une nouvelle vague d’épidémie est la prière. L’organisation déficiente laisse tranquillement place, au gré des épidémies, à une bien meilleure gestion de crise. Déjà, en 1834, la station de quarantaines de Grosse-Île joue beaucoup mieux son rôle de filtre, puisque l’on dénombre quelque 844 hospitalisations. En comparaison, seulement 47 hospitalisations furent pratiquées lors de l’épidémie de 1832.     

Cette prière expose une croyance partagée au sein de la population de la ville de Québec et sans aucun doute exacerbée par le clergé, c’est-à-dire que l’épidémie de choléra ne peut être causée que par un châtiment divin. Finalement, comme l’ont mentionné Goulet et Keel: «Divers liens pouvaient se tisser – comme aujourd’hui – entre les représentations magico-religieuses ou fantasmatiques des maladies épidémiques et les explications rationnelles qu’en donnait la médecine de l’époque».     

Un texte d'Alex Cliche, Bibliothèque et Archives nationales du Québec   

  • Vous pouvez consulter la page Facebook de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) en cliquant ici, et son site web en vous rendant ici.  
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  • En 2020, BAnQ souligne le 100e anniversaire des Archives nationales du Québec. Le microsite du centenaire peut être consulté ici.   

Bibliographie   

  • CORBIN, Régis et LESSARD, Rénald. Le choléra de 1832 : un artisan témoigne. Cap-aux-Diamants, volume 2 numéro 1 (1986), p. 38.     
  • DUPERRON, Christian. Le choléra à Québec en 1832 : Entre contagion et infection. Mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec, 2006, 122 p.     
  • LEBLOND, Sylvio. La médecine dans la province de Québec avant 1847. Les Cahiers des dix, numéro 35 (1970), p. 69-95.     
  • LEBLOND, Sylvio. La médecine dans la province de Québec avant 1847. Les Cahiers des dix, numéro 35 (1970), p. 69-95.     
  • SÉVIGNY, André. La Grosse Île: quarantaine et immigration à Québec (1832-1937). Les Cahiers des dix, numéro 47 (1992), p. 153-192     
  • GOULET, Denis et KEEL, Othmar. Généalogie des représentations et attitudes face aux épidémies au Québec depuis le XIXe siècle. Anthropologie et Sociétés, vol. 15 numéros 2-3 (1991), p. 205-228.