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Travailler avec la mort en plein visage

La préposée aux bénéficiaires est allée prier au chevet d’une patiente d’un CHSLD décédée de la COVID-19

Delphine Bergeron
Photo collaboration spéciale, Delphine Bergeron Mme Picard (nom fictif), une résidente du CHSLD, m’a tenu la main pour me réconforter de la mort d’une patiente.

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Ancienne journaliste et illustratrice judiciaire, Delphine Bergeron travaille depuis quelques années comme intervenante en santé mentale. Elle a accepté de travailler dans un CHSLD de la région de Montréal à la mi-avril pour prêter main-forte pendant la crise du coronavirus. Chaque semaine, elle nous fait part de son expérience.  


Je savais que je côtoierais la mort en me portant volontaire pour travailler comme préposée aux bénéficiaires dans des CHSLD en pleine crise de la COVID-19. 

Mais la faucheuse a d’abord frappé là où je m’y attendais le moins, en lien avec ma vie d’avant la pandémie. 

Mon cadran me réveille d’une fin de rêve étrange, un midi. J’y vois deux hommes transporter le corps d’une dame âgée. Elle est en position assise ; je pense à la rigidité cadavérique. 

Je ferme le cadran de mon cellulaire, et je vois un texto reçu d’un collègue. 

« Dorothée (nom fictif) est décédée. » 

Dorothée est une des patientes dont je m’occupais avant la pandémie, dans mon travail d’intervenante en santé mentale et déficience intellectuelle. 

Cette nouvelle m’atteint en plein cœur. 

Ça me prend un moment pour réaliser, puis je pleure. Ce qui est triste, c’est que Dorothée n’a pas de famille. 

C’est nous, sa famille ; les intervenants et les usagers de la ressource qu’elle fréquentait depuis plus de 10 ans. 

Je suis atterrée lorsque je croise mon supérieur immédiat dans l’ascenseur du CHSLD où j’œuvre en ce moment. 

Il connaît Dorothée depuis plus longtemps que moi et constate ma triste mine. Il me suggère de parler de Dorothée avec le travailleur social. 

Arrivée dans ma zone rouge, je dis à mon collègue préposé que je suis en deuil. « Pourquoi t’es là ? Rentre chez toi », me répond-il. 

Mais je préfère travailler et me sentir utile en aidant les gens. Les résidents me le rendent bien. 

Ces patients qui consolent  

J’étais triste en commençant le travail. Je suis entrée dans l’unité de vie et Mme Picard (nom fictif), dans son fauteuil roulant, frottait une table de la cafétéria. 

Je me suis assise, piteuse, comme une pauvre enfant. On s’est regardé et elle a tout de suite compris, malgré sa démence. Elle m’a consolée avec ses mots et son cœur de grand-mère. 

Pendant la soirée, j’envoie un courriel au travailleur social de Dorothée. 

Il me met en contact avec les gens de la curatelle publique qui s’occupent de son dossier. 

Les cendres de Dorothée 

La curatrice me demande si je souhaite garder les cendres si personne ne les réclame. Bien sûr que oui. 

Je contacte le conseiller spirituel de mon établissement, pour lui demander de faire une messe funéraire pour Dorothée dans la chapelle. 

Dorothée mérite des obsèques dignes de ce nom. Les patients qui la côtoyaient ont droit d’assister à ses funérailles afin de les aider dans leur deuil. 

La mort liée à la COVID-19 était elle aussi inévitable et, comme si ce n’était pas assez je l’ai croisée ce soir-là. 

Andres, le gars du ménage, a trouvé Mme T décédée pendant que j’étais en pause souper. Il a alerté le nouveau, un militaire volontaire. J’ai pris Andres avec moi et nous sommes allés prier au chevet de Mme T. 

On ne peut pas s’agenouiller à cause du virus. Je me suis mise en petit bonhomme. Andres m’a imitée. J’ai récité un Notre Père ; vers la fin, Andres marmonnait la prière en espagnol. J’ai fait un signe de croix sur le front de Mme T. 

Les gars de la morgue sont arrivés avec leur civière. Nous avons fermé les portes des chambres. 

C’est la coutume lorsque l’on transporte des corps en dehors des CHSLD pour épargner la vue aux résidents. 

Nous avons guidé les gars à la chambre de Mme T. Un a commencé par vaporiser un liquide sur le visage de la défunte. 

L’autre déballait des sacs de plastique blanc. Il en a déposé un sur le corps. 

Au revoir Mme T 

Deux employés de la morgue sont venus chercher le corps de M<sup>me</sup> T, décédée de la COVID-19.
Photo collaboration spéciale, Delphine Bergeron
Deux employés de la morgue sont venus chercher le corps de Mme T, décédée de la COVID-19.

Ils ont mis Mme T sur la civière, dans un autre sac blanc, à fermeture éclair. 

Je leur ai demandé d’arrêter, le temps que je refasse un signe de croix sur le front de Mme T, à travers la couche de plastique. 

Ils sont sortis en passant par un ascenseur discret, à l’extrémité de l’unité. 

Je les ai remerciés et j’ai refait un énième triple signe de croix. 

La mort est une transition aussi importante que la naissance. Les rituels spirituels célèbrent ces passages à la vie, puis à la mort, d’un être cher. 

Moi, mon deuil, je le passe dans l’action.