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Méfie-toi de la rivière qui dort...

Méfie-toi de la rivière qui dort...
Photo Ben Pelosse

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Il y a quelque temps, on s’étonnait dans mon entourage de l’étrange tranquillité de la mairesse de Montréal, qu’on pouvait évidemment mettre en partie sur le compte de l’actualité en cours. J’en ai même entendu certains prier à mi-voix pour que la pandémie ait modéré son goût affiché pour les croisades idéologiques, qui depuis longtemps, ne s’encombrent même plus d’une feuille de vigne pour s’en cacher la pudeur. Pour peu, j’aurais volontiers partagé cette espérance, mais quelque chose en moi me murmurait continuellement: «Méfie-toi de la rivière qui dort»... 

Et comme de raison, la semaine dernière a marqué le grand retour des attaques et des hostilités envers la majorité francophone, dont la crise de la COVID-19 nous avait quelque peu fait perdre l’habitude. Tout ça a (re)commencé dimanche dernier, jour où Montréal célébrait son 378e anniversaire. Notre bonne mairesse a profité de l’occasion pour nous offrir une étonnante vidéo nous informant, par la bouche de ses canons — pardon —, de son historien, qu’à l’exception de la présence autochtone ancestrale sur le territoire, l’histoire de la ville n’aurait commencé qu’avec l’arrivée des Irlandais ayant fui la Grande Famine... soit plus de 200 ans après la fondation de Montréal (!?). 

Sincèrement, loin de moi l’idée de vouloir bouder ou nier l’apport et l’importance de l’histoire des communautés culturelles. Mon indignation n’est pas là et ce serait agir aussi injustement envers elles que madame la mairesse le fait envers la majorité francophone, ce qui ne serait pas plus acceptable dans un cas que dans l’autre. J’irais même jusqu’à m’appuyer sur de nombreuses rencontres et amitiés personnelles et déterminantes pour affirmer sans la moindre gêne qu’on soupçonne très mal le nombre de patriotes qui se cachent au cœur des nouveaux venus, de longue ou de fraîche date. 

Mais voilà, monsieur son historien le dit lui-même: «Ce que nous sommes, notre identité, repose sur la somme de toutes les trajectoires.» Très d’accord, mais dans ce cas, pourquoi soustraire aussi brutalement de l’équation la variable française fondatrice? À ce compte-là, nous dira-t-on bientôt sans rire que Wolfe a fondé Québec en 1759? 

Assurément, on me dira que j’exagère, mais alors qu’on veuille bien m’expliquer... Avec qui le chef Kondiaronk a-t-il négocié la Grande Paix de 1701? Où seraient donc débarqués tous ces Irlandais, ces Haïtiens, ces Vietnamiens, ces Arabes, ces Juifs, ces Grecs, ces Italiens, ces Portugais, bref tous ceux qui contribuent aujourd’hui à l’immense richesse culturelle de Montréal, si nos grands explorateurs, nos téméraires coureurs des bois, nos infatigables colons, nos religieuses aux personnalités gigantesques et nos courageuses filles du Roy, sans qui Montréal ne se serait jamais implanté durablement, n’étaient pas passés par là bien avant? Pourquoi est-ce que notre part de l’histoire ne se résume soudainement plus qu’à des «faits d’armes et des personnages hauts en couleur», dont on devrait finalement faire pénitence pour oser se souvenir encore? 

Pour tout dire, il est au très bas mot stupéfiant de voir des gens d’expression et de noms français occuper de telles positions d’autorité et faire preuve d’une méconnaissance aussi grave de la valeur, de la légitimité et de la mémoire de leurs propres souches. 

Quelques jours plus tard, deuxième tir d’artillerie: madame la mairesse entend maintenant s’attaquer à la suprématie du masculin sur le féminin dans la langue française. Combat urgent et essentiel, s’il en est un, en cette période d’incertitude et de précarité générale, et dont l’annonce, comble de l’ironie, survenait quelques jours après la Journée nationale des patriotes et le 40e anniversaire du premier échec référendaire. 

Culturellement, au Québec, la figure du patriote, bien que noble et inspirante, demeure essentiellement tragique. Tragique parce qu’il me semble qu’on fait trop souvent l’erreur de ne définir le patriote qu’à travers sa capacité à mettre sa vie en péril au nom de ses convictions, alors que, dans les faits, il ne s’agit que de l’ultime extrémité à laquelle il est prêt à recourir, si la situation ne lui laisse pas d’autres choix. Un patriote ne veut jamais mourir. Bien au contraire: c’est parce qu’il veut vivre, et bien vivre, qu’il se lève pour lui et pour les autres, et ce qui fait vraiment le patriote, bien avant son sacrifice, c’est sa mémoire. La mémoire de qui il est et d’où il vient; l’intarissable source de sa fierté, de son courage et de sa détermination. 

C’est précisément sur cette mémoire que s’acharnent ceux et celles qui sont très particulièrement au fait que cette dernière se perpétue d’abord et avant tout à travers la pratique de notre précieuse langue française qu’on nous informe vouloir aujourd’hui fragiliser encore plus avec de nouveaux diktats orwelliens. 

Ainsi, le grand combat pour notre mémoire a repris de plus belle à l’instant même où madame la mairesse a décidé de nous effacer symboliquement de l’histoire de la métropole. Et ce combat ne se fera pas à la baïonnette ou sous le feu des anciens canons, mais en nos cœurs, nos tripes et nos têtes. Le champ de bataille est en chaque Québécois et ce n’est pas parce que l’époque ne peut plus nous envoyer nous balancer au bout d’une corde ou mourir dans une colonie pénitentiaire à l’autre bout du monde, que l’affrontement sera plus facile ou moins vicelard. Plus que jamais, il nous faudra être droits, alertes, dignes et nous faire entendre pour que des vidéos comme celle qu’on nous a gracieusement offerte, la semaine dernière, ne passent plus comme dans du beurre et cesse d’entacher notre perception de nous-mêmes. 

Être patriote, vous savez, ça ne se résume pas à hisser un drapeau une fois l’an ou à dormir avec un mousquet sous son oreiller. Ça veut dire ne plus se laisser berner par les fausses certitudes historiques colportées par des gens qui n’ont de français que le nom. Surtout, être patriote, c’est se souvenir que notre mémoire demeure ce que nous avons de plus précieux, que c’est le bon feu où se réchauffe l’âme de tout individu et la flamme éternelle qui brûle au cœur du Patriote. 

Oserais-je terminer en suggérant bien humblement à notre chère mairesse de ne pas sous-estimer, non pas la rivière qui dort, mais la puissance du fleuve qui coule dans les veines de ce peuple dont elle cherche à expulser la mémoire de chez lui et auquel elle appartient et appartiendra toujours, même si c'est bien malgré elle, tant et aussi longtemps que son nom sera Valérie Plante et non Valery Plant. Et en attendant, rappelons-nous que le premier geste qu’il nous revient de poser chaque jour consiste à garder farouchement en tête que la devise du Québec est «je me souviens» et non «je me laisse disparaître».