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Départ des Nordiques: quand la trompette s’est tue

Le départ des Nordiques a marqué le début d’une série de deuils pour Claude Scott

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Malgré les obstacles qui ont jalonné son parcours, Claude Scott ne rate pas une occasion de tirer la langue en mémoire d’un passé rempli de souvenirs heureux avec les Nordiques.

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Il y a 25 ans jour pour jour, le glas des Nordiques sonnait. Dans le sillon de son départ vers le Colorado, l’équipe laissait à Québec de nombreux employés dévastés. Pour Claude Scott, maître dans l’art de manier les foules par la trompette et les pirouettes, il s’agissait de la première chute dans une éprouvante cascade d’épreuves, qui ont été jusqu’à mettre en sourdine son instrument fétiche.  

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Le trompettiste heureux, c’était le surnom, la marque de commerce de Claude Scott. Et ce, dès qu’il a commencé à souffler et offrir ses pitreries uniques aux Oilers d’Edmonton, dans l’AMH, avant que les Nordiques et leurs partisans s’approprient sa douce folie.     

Claude Scott ne manquait pas une occasion de narguer les arbitres.
Photo d'archives
Claude Scott ne manquait pas une occasion de narguer les arbitres.

Ses «mauvais coups», comme il les qualifie, ont parfois fait le tour de l’Amérique. L’avalanche de papier de toilette du 23 janvier 1989, quand il s’est déguisé en arbitre aveugle pour narguer Kerry Fraser, a été encouragée par Scott. Bébé Lindros et le raz-de-marée de suces sur la glace en 1992, c’est aussi lui. Pas étonnant que les doses déjantées de bonheur qu’il a administrées aux spectateurs du Colisée soient imprégnées dans le folklore des Nordiques.     

Le 25 mai 1995, cependant, le joyeux luron de toujours a fait place au clown triste.     

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Photo Stevens Leblanc

«J’ai trouvé ça extrêmement pénible. C’était comme si je perdais une partie de moi-même, de mon identité. C’était comme si je vivais un décès», a-t-il raconté au Journal lors d’une longue entrevue, 25 ans après la journée qui a remué Québec.     

«Le monde au Colisée, c’était ma deuxième famille. Je n’allais pas travailler, j’allais jouer pour mes amis. Je marchais dans les couloirs et tout le monde me parlait. J’aimais le monde et le monde m’aimait.»     

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Photo Stevens Leblanc

Adieu, Marie-Claude...  

Le départ des Nordiques s’est avéré le premier grand chagrin. Peu de temps après, le décès de ses parents a frappé fort. Un autre coup bas de la vie.     

La grande blessure, celle qui ne guérira jamais, est toutefois survenue en 2006. Jeune infirmière de 23 ans au CHUL, sa Marie-Claude, son trésor de fille, est décédée subitement d’un anévrisme au cerveau.      

Quebec
Photo Stevens Leblanc

Le départ des Nordiques avait laissé un grand vide. Celui de sa fille, un abysse de douleur.     

«Je n’oublierai jamais qu’une semaine avant son décès, on jasait ensemble et elle me disait qu’il fallait que je fasse attention à moi, qu’elle voulait vraiment que je vive vieux. Finalement, c’est elle qui est partie. Ç’a été l’enfer pour moi de vivre ça. L’enfer...», soupire-t-il.     

La pire des douleurs  

Les mois et années qui ont suivi cet épisode tragique n’ont ressemblé en rien aux airs entraînants que Claude Scott a entonnés sans relâchement pendant 16 ans avec les Nordiques.     

Si le trompettiste a continué de bourlinguer aux quatre coins de l’Amérique en trimballant son instrument, il a tout largué après quelques dernières apparitions, en 2010.      

Durant ses multiples esclandres théâtraux dans les arénas, Scott a vécu son lot de péripéties. À San Antonio, au Texas, un homme en boisson a déjà pointé un fusil sur sa tempe avant que les forces policières n’interviennent. À Saginaw, au Michigan, il a été poignardé. À quelques reprises, des chutes ont provoqué des commotions cérébrales. Jamais rien qui ne s’est approché, toutefois, d’une douleur aussi vive que la perte d’un enfant.     

«À force de vivre des épreuves, tu n’as plus envie de faire des culbutes, de te péter la tête dans les baies vitrées, de faire le fou pour les gens. Les Nordiques, mes parents, ma fille... Tout ça m’a déchiré le cœur. J’ai tout arrêté, je ne joue plus», tranche celui qui travaille aujourd’hui comme agent de sécurité.     

Un Canadien à la rescousse  

Même si la trompette est remisée et que l’amuseur ne fait plus les délices des fervents des Nordiques, le sourire est revenu tant bien que mal.     

Ironiquement, pour ce fidèle des Fleurdelisés, c’est un ennemi juré d’un passé pas si lointain, l’ancien du Canadien Mario Roberge, qui l’a épaulé dans sa quête du bonheur retrouvé.     

«Dans le temps, dès qu’il se retrouvait près de la bande, je faisais exprès d’aller lui crier toutes sortes d’affaires. Je ne l’aimais pas pantoute parce que j’ai toujours été un Nordiques pure race. Un jour, je l’ai rencontré par hasard à la pêche sur un lac et ça a cliqué.      

«Il a passé lui aussi des moments difficiles. Deux grands amis se sont aidés avec leurs bibittes. Mario a su me brasser pas mal quand j’étais au plus creux», lance le trompettiste, reconnaissant.     

Une promesse  

À 65 ans bien sonnés, Claude Scott accepte malgré lui que sa fille soit partie pour ne plus revenir. Le constat, aussi cruel soit-il, l’aide à continuer d’avancer.     

Quant à un autre des amours de sa vie, qui a fugué vers Denver il y a 25 ans, l’espoir de retrouvailles vivote toujours, comme l’écho de ses notes qui résonnent encore dans les vieux murs du Colisée.     

«Si les Nordiques reviennent, je te jure que je ressors ma trompette et que je recommence», promet-il.     

Une famille longtemps en deuil     

Les employés en coulisses ont souffert du départ des Nordiques il y a 25 ans   

Depuis que les Nordiques ont quitté Québec, joueurs, entraîneurs et dirigeants ont maintes fois exprimé publiquement leur grand désarroi. Derrière l’équipe qui a fait vibrer la ville sur la glace, se cachait une autre équipe formée d’employés dévoués corps et âme à la cause. Vingt-cinq ans après la désolante journée du 25 mai 1995, les plaies sont pansées, mais la famille pleure toujours le quotidien enivrant qui lui a été arraché.       

Dans l’ombre des figures de proue adulées du public, les Nordiques étaient aussi propulsés par d’infatigables travailleurs pour lesquels le cœur a momentanément cessé de battre à l’unisson. Contrairement aux joueurs et entraîneurs qui ont vécu le défi de poursuivre l’épopée dans l’avion vers Denver, la vaste majorité du groupe est demeuré sur le tarmac, en maudissant le décollage. 

Nicole Bouchard peut se consoler en se disant qu’elle œuvre toujours dans le hockey, elle qui trime dur pour les Remparts.
Photo d'archives
Nicole Bouchard peut se consoler en se disant qu’elle œuvre toujours dans le hockey, elle qui trime dur pour les Remparts.

«J’ai pensé jusqu’à la dernière minute que Marcel Aubut sortirait un lapin de son chapeau et que les Nordiques resteraient», souffle Nicole Bouchard aujourd’hui. 

Affectée à l’équipe des communications, son monde s’écroulait. 

«Je suis arrivée avec l’équipe à l’automne 1980 et je ne suis jamais repartie. Pour moi, le déménagement de l’équipe, c’était la fin du monde. C’était tellement une job et un milieu que j’aimais. Ça m’a pris au-dessus d’un an pour faire mon deuil et quand l’équipe a gagné la Coupe Stanley le printemps suivant au Colorado, j’en ai braillé un autre grand coup. C’est comme si le travail effectué depuis des années profitait à d’autre monde», ajoute celle qui besogne aujourd’hui pour les Remparts. 

Aspect familial 

Si Québec représentait le plus petit marché de la LNH, les Nordiques étaient aussi une petite organisation, qui refusait de laisser toute la place aux géants. 

«On tenait ça à bout de bras avec 30 employés. Aujourd’hui ils sont 180 employés dans une équipe», constate en riant le physiothérapeute Jacques Lavergne, qui a occupé ces fonctions avec l’équipe de 1982 à 1995. 

Et comme dans toute bonne famille, autant les moments de bien-être que les moments de désespoir se sont entrechoqués.  

«Tout le monde aidait tout le monde. Les Nordiques, c’était une entreprise sportive à caractère familial. Marcel (Aubut), des fois on le détestait parce qu’il était tellement exigeant, mais on l’aimait autant parce qu’il aurait tout fait pour ses employés. C’était du donnant-donnant. Comme grand boss, il n’avait pas de limites, autant pour nous taper sur les doigts que pour nous récompenser», enchaîne-t-il. 

«On ne saura jamais s’il a vraiment utilisé toutes ses ressources pour garder le club à Québec. Son côté bulldozer lui a sûrement nui dans le volet politique et nos décideurs publics ont manqué de vision à long terme», déplore «Coco» Lavergne. 

Travailleurs acharnés 

Raymond Boulianne, connu comme étant l’homme à tout faire chez les Nordiques, est arrivé tout juste avant Nicole Bouchard dans l’organisation. 

«Il fallait faire des courses à gauche et à droite, planifier des travaux, aller faire signer des contrats, gérer toutes sortes de dossiers. Aujourd’hui, il y a Internet pour tout régler. Dans le temps, il y avait moi! Ce n’était pas toujours facile de travailler pour les Nordiques. Des semaines de 80 ou 100 heures, j’en ai vu en masse. C’était intense, il arrivait toujours quelque chose avec cette équipe», s’esclaffe-t-il. 

Les regards longs et les yeux rougis ont caractérisé la dure journée du 25 mai 1995, lorsque Marcel Aubut a annoncé le départ de l’équipe pour le Colorado.
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Les regards longs et les yeux rougis ont caractérisé la dure journée du 25 mai 1995, lorsque Marcel Aubut a annoncé le départ de l’équipe pour le Colorado.

«J’étais avec Marcel Aubut au Concorde le 25 mai 1995. Avant l’annonce, il m’a mis la main sur l’épaule et il avait la larme à l’œil. Je me souviendrai toujours qu’il m’a dit : je ne le crois pas encore...», réfléchit celui qui a terminé sa carrière pour la Ville de Québec, à ExpoCité. 

Jusqu’à la toute fin et même après, les employés ont tenu le fort, tels des irréductibles Gaulois. 

«Dans les folles années de la rivalité Canadiens-Nordiques, c’est 800 appels par jour qu’on recevait», note Édith Simard, réceptionniste dans les bureaux des Nordiques pendant 12 ans. 

«Après la fameuse conférence de presse au Concorde, on a tous été réunis dans le bureau de M. Aubut. Ça pleurait pas mal. C’était une ambiance de salon mortuaire. Après l’annonce, le téléphone n’a pas arrêté de sonner du jour au lendemain. Il a fallu que je continue un bout de temps, même si beaucoup d’employés étaient partis. Travailler avec une telle peine, ce n’était pas évident.» 

Identifiés aux Nordiques  

Marcel Lajeunesse a fait la joie des amateurs au Colisée en jouant ses airs à l’orgue durant les années 1980 et 1990, jusqu’à la toute fin.
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Marcel Lajeunesse a fait la joie des amateurs au Colisée en jouant ses airs à l’orgue durant les années 1980 et 1990, jusqu’à la toute fin.

Après le 25 mai 1995, les joueurs ont poursuivi leur rêve de la LNH. Plusieurs ont même savouré la conquête du Saint-Graal au Colorado. Pendant ce temps, de nombreux Nordiques dans l’âme ont mené une autre quête bien personnelle à Québec. Celle de se retrouver en tant qu’individus, loin de leur équipe chérie. Ce fut le cas pour plusieurs, dont l’organiste Marcel Lajeunesse, qui a battu la mesure dans le Colisée, de 1983 à 1995.     

«Dans l’esprit de bien des gens, Marcel Lajeunesse, ce n’était rien. Mais l’organiste des Nordiques, ça c’était vraiment quelqu’un», résume celui qui avait même été sacré meilleur organiste de la LNH par le Hockey News, en 1987. 

«Tu ne peux pas revivre une euphorie similaire aux Nordiques et à la LNH après. Du jour au lendemain, tu te retrouves sans rien. C’était une méchante claque.» 

Les Nordiques, c’était aussi tout ce petit monde animé d’une grande flamme.