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Êtes-vous vraiment heureux?

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Beaucoup voient dans la crise actuelle une occasion de repenser en profondeur nos sociétés.

Mais que faut-il entendre par « repenser » ? 

Pour certains, « repenser » est interprété dans le sens d’inventer, de faire du nouveau.

D’accord, il y aura davantage de télétravail et d’enseignement à distance.

Temps

Et si on interprétait également « repenser » dans le sens de se retrouver soi-même ?

Revoyons nos vies avant le confinement. 

On courait comme des fous, tout le temps, comme un hamster dans sa roue et dans sa cage.

Pourquoi au juste ? Une plus grande maison, des autos plus prestigieuses, un compte en banque plus garni ?

Est-ce que cela rend plus heureux ?

Ces dernières semaines, j’ai retrouvé le plaisir de lire lentement, très lentement, de gros romans russes. 

Je suis dans Anna Karénine, que je n’avais pas relu depuis 35 ans.

J’ai planté des tournesols et je vais les regarder pousser. Un ami, qui respecte les deux mètres, vient inspecter mes progrès.

Il y a quelques années, j’avais passé trois jours de silence et de solitude à l’abbaye de Saint-Benoît.

Comme je ne suis pas croyant, mes proches furent étonnés de prime abord. Une expérience fabuleuse.

Je viens un peu de la revivre dans ma cour. 

Certes, je n’étais pas seul, mais je retrouvais ce sentiment de descendre de la roue du hamster, de choisir mon rythme, de reprendre le contrôle, de rentrer en moi pour me retrouver, de sentir le vent dans mes derniers cheveux. 

Grâce à un ami, je découvre tardivement le philosophe allemand Hartmut Rosa.

L’accélération, dit-il, est la caractéristique dominante de notre époque.

Ce n’est pas seulement une accélération technique, comme les voyages qui se font plus vite en avion que dans les bateaux de jadis.

C’est aussi une accélération du rythme de nos vies : fast-food, speed-dating, débit internet jamais assez rapide à notre goût, quatre tâches simultanées avec nos gadgets électroniques, etc.

C’est également une accélération des changements sociaux : on change d’emploi et de conjoint plus vite qu’avant, les modes se succèdent plus vite, les outils sont programmés pour mourir plus vite afin d’être remplacés par d’autres.

Vite, vite, vite.

Sommes-nous plus heureux pour autant ?

Non, dit Rosa, car l’humain moderne est prisonnier d’un paradoxe qui le déboussole.

D’un côté, il veut dominer, domestiquer, contrôler la nature et son environnement social immédiat.

D’un autre côté, les crises écologiques, économiques, sanitaires lui font réaliser son impuissance.

Occasion

Et si le bonheur, se demande Rosa, résidait dans une relation repensée au monde et à nous-mêmes ?

Accepter que ce qui m’entoure est digne d’intérêt en soi, pas seulement quand j’en ai besoin, pas seulement comme ressource à exploiter.

Accepter que ce monde puisse me changer pour le mieux si j’y consens, si je m’ouvre à cette possibilité.

Accepter cependant qu’il n’y ait ni recette ni garantie de succès.

Au fond, la crise actuelle nous donne une occasion extraordinaire.

Elle nous donne l’occasion de nous poser la seule question qui compte : est-ce que je mène vraiment la vie que je veux ?