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Dans la peau d’un Noir

Dans la peau d’un Noir
AFP

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Depuis le début des manifestations dans de nombreuses villes américaines, je commente les événements pour la télé et la radio. Non seulement je veux m’assurer de ne rien manquer de tous les développements, mais je parcours frénétiquement les analyses d’une grande quantité de journaux réputés de gauche ou de droite.

En lisant tous ces textes, le titre d’un livre publié en 1961 me revient constamment à l’esprit. Le récit autobiographique de John Howard Griffin devait d’abord être un simple reportage sur l’expérience de l’auteur. Griffin, un Blanc du Texas, considérait à l’époque que la seule manière pour lui de comprendre ce que pouvait ressentir un Noir dans le Sud ségrégationniste était de se glisser dans sa peau. Ce projet mènera éventuellement à la publication de Black Like Me, devenu Dans la peau d’un Noir pour la traduction française en 1962.

Si l’idée semble farfelue en 2020, alors qu’on évoque souvent l’appropriation culturelle, le livre de Griffin est devenu une référence. Avec l’aide d’un médecin et le recours à un médicament, et en utilisant une crème pour la peau, l’auteur parviendra à modifier suffisamment son apparence. Identifié comme Noir pendant son périple dans le Sud, il partage ses observations et ses réflexions. Il en vient à confesser son propre racisme, alors que le projet consiste à rapprocher les communautés et à sensibiliser.

Si les Noirs américains ne découvraient rien en parcourant le livre de Griffin (l’activiste Stokely Carmichael dira d’ailleurs que c’est un bon livre pour les Blancs), l’auteur aura eu le mérite de susciter un éveil et des réflexions chez plusieurs Blancs. Il paiera de sa personne pour avoir exposé ainsi le racisme et la discrimination. Des membres du Ku Klux Klan le passent à tabac en 1964, le laissant pour mort le long d’une route au Mississippi.

Au moment où l'on craint le pire dans certaines villes, il ne serait pas vain de lire ou de relire le livre de Griffin. Je le fais, ne serait-ce que pour constater que près de 60 ans après la publication du livre, la situation d’ensemble de la minorité noire est toujours difficile et inacceptable. Si on ne peut que déplorer la violence et le saccage des quartiers de certaines villes, il me semble sage de dépasser l’appel au calme et les promesses creuses pour poser des gestes concrets.

Dans un texte publié hier sur le site du Los Angeles Times, l’ancien joueur de basket-ball des Lakers, Kareem Abdul-Jabar, illustre bien les différences de perception face à la situation actuelle. Se refusant à condamner la colère, il sensibilise au désarroi et au ras-le-bol de la communauté noire. Je vous invite à le lire en cliquant ici

Le ton utilisé par la légende du basket ne me semble pas agressif ou particulièrement accusateur. Il nous demande plutôt à sa manière de nous mettre dans la peau d’un Noir. C’est ce qu’il exprime quand il écrit: «So what you see when you see black protesters depends on whether you’re living in that burning building or watching it on TV with a bowl of corn chips on your lap waiting for “NCIS” to start.» Nous pourrions traduire par: «Votre perception est bien différente, selon que vous êtes une victime noire ou que vous attendez devant la télé le début de votre émission préférée.»

Le président américain peut bien s’enfermer à la Maison-Blanche après six jours d’émeutes, gazouiller qu’il encourage le recours à la force, dénoncer la faiblesse de tous les dirigeants sauf la sienne ou se lancer dans un débat juridique à l’issue incertaine pour inscrire Antifa sur la liste des organisations terroristes, rien de tout ça ne contribuera à apaiser les douleurs ou à atténuer les tensions. Si seulement son entourage pensait à lui faire lire le livre de John Howard Griffin...

Je vous laisse ici un lien vers un article du Smithsonian Institution, qui soulignait en 2011 le 50e anniversaire de la parution de Black Like Me