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Relancer l’économie, sans fragiliser la langue française SVP

Relancer l’économie, sans fragiliser la langue française SVP
Photo d'archives, Agence QMI

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Comme de nombreuses personnes attentives à la scène politique québécoise, nous avons été surpris par le contenu du projet de loi 61 visant la relance de l’économie. C’est toutefois le projet d’agrandissement du collège Dawson, mis sur la voie rapide par le gouvernement comme 201 autres projets d’infrastructures, pour lequel nous aimerions réagir plus spécifiquement ici. En effet, il y a là bien plus qu’un enjeu d’infrastructure et de relance économique et on ne peut faire l’économie d’un débat approfondi sur les enjeux que soulève ce projet.  

• À lire aussi: Opposition au projet d’agrandissement du collège Dawson

Rappelons tout d’abord quelques faits concernant ce que l’on pourrait qualifier d’équilibre linguistique fragile dans le réseau collégial. Si, d’une part, on peut constater une continuité concernant la proportion générale de l’effectif des collèges anglophones dans la population étudiante collégiale, il est possible, d’autre part, de mettre en lumière des changements importants dans la composition de cet effectif, notamment dans la région de Montréal. Selon les données de l’Office québécois de la langue française (OQLF), la part des inscriptions dans les collèges anglophones demeure stable depuis 1985 et compte pour un peu moins de 17% des inscriptions totales au cégep (la population anglophone représente, quant à elle, environ 9% de la population québécoise). Par contre, les cégeps anglophones ont connu une diminution continuelle de la proportion des jeunes anglophones et sont maintenant majoritairement fréquentés par des jeunes francophones et allophones. 

Partant de ces constats, plusieurs observateurs, notamment Frédéric Lacroix, ont dénoncé cette situation qu’ils considèrent comme favorisant une anglicisation de la région montréalaise. À l’appui de ces propos, monsieur Lacroix mettait de l’avant le fait que, dans la métropole, 45% des jeunes cégépiennes et cégépiens inscrits au secteur préuniversitaire l’étaient dans le réseau anglophone. Cette analyse n’a pas tardé à être reprise par le Mouvement Québec français qui, alarmé par ce pourcentage élevé, a revendiqué l’application de la loi 101 au collégial pour renverser cette tendance appréhendée d’une population étudiante en voie d’être majoritairement scolarisée en anglais au préuniversitaire à Montréal. 

Nous considérons cependant qu’entre les partisans de l’application de la loi 101 au collégial et l’agrandissement du collège Dawson, il y a d’autres pistes à explorer afin de préserver ce qu’il reste encore du fragile équilibre linguistique et de la coordination dans le réseau des cégeps. Bien que nous ne partagions pas complètement l’analyse de monsieur Lacroix, nous considérons que l’augmentation de la capacité d’accueil du collège Dawson n’est pas à favoriser. En effet, l’augmentation du nombre d’étudiantes et d’étudiants prévue au cours des prochaines années pourrait permettre à la proportion de jeunes francophones fréquentant le secteur anglophone préuniversitaire à Montréal de redescendre en dessous de 40% (car les cégeps francophones ne sont pas au maximum de leur capacité). Toutefois, cela n’arrivera pas si l’on développe les capacités d’accueil du secteur anglophone. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement de retirer ce projet de la voie rapide dans un premier temps. 

Il faut comprendre en effet qu’il existe une densité importante d’établissements collégiaux publics dans la région métropolitaine et qu’il est nécessaire d’assurer une coordination de leur développement dans l’intérêt commun. Les règles budgétaires ministérielles encadrant les cégeps ont longtemps prévu un mécanisme de pénalités lorsque des cégeps dépassaient leurs devis de population étudiante afin d’éviter une compétition indue. Cette disposition, après avoir été suspendue temporairement, est maintenant abrogée. Une des manières d’assurer une juste répartition des effectifs entre le secteur anglophone et francophone, mais également entre les cégeps francophones eux-mêmes, consiste dorénavant à autoriser ou non l’allocation de fonds publics à des agrandissements. Une autre voie pour le ministère de coordonner le réseau est d’autoriser ou non l’offre de nouveaux programmes. Dans le cas du collège Dawson, les deux leviers sont utilisés à en croire la lecture du projet de loi 61 tout comme le tableau de bord du secrétariat du Conseil du trésor dans lequel on apprend que les nouveaux bâtiments serviraient à offrir deux nouveaux programmes. 

Des enjeux aussi cruciaux que l’équilibre linguistique et la bonne utilisation des fonds publics dans le développement du réseau de l’éducation ne doivent pas être abordés dans la précipitation et sans débat. Nous souhaitons aussi relancer l’économie... mais pas à n’importe quel prix ni social, ni environnemental, ni démocratique, ni linguistique. Nous sommes donc loin d’une simple histoire de béton. 

Lucie Piché est la présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ)