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Victimes des fake news

FD-Manif devant le Parlement confinement
Photo Agence QMI, Guy Martel

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Être en guerre contre un virus, c’est vraiment maudit.

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On ne peut pas négocier avec un virus. On ne peut pas l’intimider. On ne peut pas tapocher SARS-CoV-2 jusqu’à ce qu’il se rende. 

On aimerait donc ça, qu’il y ait des responsables. Des gens qu’on pourrait identifier et dénoncer, puis contraindre et punir pour que tout s’arrête. Mieux encore, si on pouvait prouver que cette pandémie n’est qu’une vaste fumisterie, panique factice pour nous soumettre, si on pouvait découvrir qu’il existe un remède et qu’on nous le cache, tout pourrait redevenir comme avant.

C’est pour ça que les faits alternatifs sont si populaires en ces temps de pandémie. C’est pour donner un visage humain à une crise qui n’en a pas.

Dérangeantes

J’essaie à dessein d’éviter de parler de fake news ou de théories du complot : pour les gens qui y croient, ces histoires ne sont pas fausses ou théoriques. C’est la perception de la réalité à laquelle ils choisissent d’adhérer.

Évidemment, chacun n’a pas droit à ses propres faits. Dans un contexte mondial complexe et changeant, où la coopération entre le plus grand nombre d’humains possible est fondamentale pour relever bien des défis, ce serait bien qu’on puisse au moins s’entendre sur ce qu’est la vérité. C’est le cas dans l’immédiat sur la pandémie. C’est vrai plus généralement sur les changements climatiques.

C’est toutefois difficile d’accepter des réalités dérangeantes, intangibles et complexes, d’avoir la sérénité de ne pas connaître encore toutes les réponses, plutôt que la passion de la certitude et de la dénonciation d’un ennemi à haïr. Si c’était plus facile d’être Jedi que d’être Sith, Anakin Skywalker ne serait jamais devenu Darth Vader.

Parlant de gérer ses passions, ce n’est pas mieux de présumer que les gens qui adhèrent aux faits alternatifs sont des ignorants ou des malades avec d’importantes carences sociales. Dans cette pandémie, on a tous été surpris de voir qui parmi notre entourage porte le t-shirt du Dr Didier Raoult. Souvent, en fait, ce sont d’avides fouilleurs, des gens qui ne rechignent pas à passer de longues heures à lire des textes.

Le rasoir d’Ockham

Il y a, oui, un vice de compréhension des enjeux dans la croyance à de telles histoires. D’abord, l’ignorance du principe du rasoir d’Ockham, c’est-à-dire que tant qu’on n’a pas de raisons d’écarter l’explication la plus probable à un phénomène donné, c’est celle qu’on devrait considérer.

Dans un contexte d’hypermobilité ainsi que de surpopulation et de cohabitation entre humains et espèces sauvages dans certains coins du monde, la nature a plus de moyens pour créer un autre des virus mortels qu’elle invente depuis des millénaires que des scientifiques mal intentionnés---.

C’est beaucoup plus probable que les gens qui travaillent à l’OMS soient susceptibles de crouler sous le poids de leur propre bureaucratie et de leurs considérations politiques que de travailler activement à soumettre la population mondiale.

L’évolution de la mortalité infantile montre assez clairement les bienfaits de la vaccination. De même, je suis porté à penser que si la chloroquine était un remède efficace contre la COVID-19, l’industrie pharmaceutique serait très heureuse de nous en vendre à la pelletée. Cette molécule est générique et serait donc peu payante pour « big pharma » ? Eh ben. Ça ne l’empêche pas de vendre du Tylenol et de l’Advil.

De même, pour avoir déjà travaillé dans un gouvernement, je peux vous dire que c’est beaucoup plus agréable d’être au pouvoir en période de croissance et de surplus qu’en période de récession et de déficits. 

Malveillance vs incompétence

En fait, il ne faut jamais avoir vraiment géré quoi que ce soit dans sa vie pour penser qu’on pourrait convaincre des centaines et des milliers d’individus de nous suivre dans une entreprise malveillante et que chacun fasse sa tâche et, surtout, ferme sa gueule. Si vous en doutez, vous essaierez juste d’organiser une campagne électorale ou même un mariage.

En fait, la réalité la plus plate et la plus difficile à accepter de cette pandémie, c’est qu’il ne faut pas attribuer à la malveillance ce que l’incompétence suffit généralement à expliquer.

Par ailleurs, nos gouvernants sont très contents de voir les complotistes poursuivre des chimères comme la 5G plutôt que de leur demander pourquoi ils n’ont pas commencé à stocker des masques en janvier ou pourquoi ils ont vidé les hôpitaux pour remplir les CHSLD. Les faits alternatifs aident à détourner l’attention des vrais enjeux.

Dans tout ça, il y a de vrais responsables. De tristes ratés qui obtiennent enfin l’attention qu’ils crevaient d’avoir en diffusant des conneries. Des géants du web comme Facebook, Twitter et YouTube qui sont accros aux clics et au contenu les plus débiles.

En fait, ce sont les gens qui boivent de ce petit-lait qui, en se croyant allumés, se font dindons de la farce. En se voyant rebelles, ils se font complices. En cherchant à calmer leurs angoisses, ils s’enfoncent dans la colère et l’isolement. Ce sont les gens qui adhèrent aux théories du complot qui en sont les premières victimes.