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En 1946, il y eut aussi Herb Trawick

Premier Afro-Américain dans le football canadien, il a passé la plus grande partie de sa vie à Montréal

Herb Trawick
Photo d'archives Le numéro 56 porté par Herb Trawick de 1946 à 1957 est l’un des 11 chandails retirés par les Alouettes.

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Herb Trawick est arrivé à Montréal dans les mêmes circonstances que Jackie Robinson, en 1946. Invité au camp des Alouettes pour un essai de cinq jours, Trawick devint le premier joueur Afro-Américain dans l’histoire du football canadien. 

L’histoire de cet homme semble s’être perdue dans le temps. Pourtant, elle est aussi passionnante et bouleversante que celle de Robinson. 

On devrait d’autant plus s’en souvenir qu’il a vécu le reste de sa vie à Montréal à partir du moment qu’il y a mis les pieds. 

AU STADE DE LORIMIER AVEC JACKIE ROBINSON

L’équipe des Alouettes venait d’être achetée par Léo Dandurand et Lew Hayman pour un montant de... 2500 $ ! 

La nouvelle équipe disputait ses matchs au stade De Lorimier, là même où Jackie Robinson se préparait en vue d’une carrière dans les ligues majeures avec les Royaux, club-école des Dodgers de Brooklyn.

Comme Jackie, Trawick était populaire auprès des amateurs montréalais. Mais c’était différent quand il se présentait dans d’autres villes. 

On peut lire sur le site Sport et Société que les Rough Riders d’Ottawa et les Argonauts de Toronto ont menacé de boycotter leurs matchs contre les Alouettes.

AU SERVICE DE SA COMMUNAUTÉ

Herb Trawick a pratiqué plusieurs métiers avant de posséder ses propres entreprises. Il était très impliqué dans la communauté noire montréalaise.
Photo courtoisie
Herb Trawick a pratiqué plusieurs métiers avant de posséder ses propres entreprises. Il était très impliqué dans la communauté noire montréalaise.

J’ai eu le plaisir de rencontrer Herb Trawick en novembre 1975, alors que j’étais jeune journaliste au défunt Montréal-Matin. Il mesurait 5 pieds 10 pouces, mais sa carrure captait l’œil. Il était fait tout d’un bloc. Ses épaules étaient larges comme des cadres de porte.

L’homme était jovial et bon raconteur. Il ne semblait pas amer, même s’il aurait eu toutes les raisons de l’être. Il s’était sans doute fait une carapace. C’était nécessaire pour survivre à l’hostilité dont il fut victime.

Il était un fidèle de la Union United Church, première église de la communauté noire montréalaise fondée en 1907. En conformité avec la culture de son église, il se dévouait pour la cause des siens.

TRAVAILLEUR DANS LES MINES DE CHARBON

Né à Elgrove en Pennsylvanie, ville comptant moins de 8000 habitants située à une centaine de kilomètres au nord de Pittsburgh, Trawick avait été initié très jeune au dur labeur. À l’âge de 11 ans, il pouvait transporter une charge de 180 livres.

Plus tard, il a travaillé dans l’une des mines de charbon du coin. Son père tenait toutefois à ce qu’il fasse des études supérieures. Ses talents de footballeur lui ont permis d’aller à l’Université Kentucky State, où il a été choisi au sein de la formation All American (équipe d’étoiles du football universitaire américain), de 1940 à 1942. 

À sa sortie de l’université, il détenait un diplôme en éducation physique. Mais il a plutôt choisi de s’enrôler dans l’armée alors que la Deuxième Guerre mondiale faisait rage.

SALAIRE DE 1500 $ COMME RECRUE

Dandurand et Hayman n’avaient aucune idée de qui il était lorsqu’ils ont commencé à recruter des joueurs pour leur nouvelle équipe. Trawick leur fut suggéré par Bill Willis, un garde de l’Université Ohio State qui l’avait à l’œil. 

La recrue de 25 ans évoluait comme joueur de ligne. Tant à l’offensive qu’à la défensive, comme c’était la norme dans le temps. Formé comme porteur de ballon à ses débuts dans le football, il était doté d’une rapidité impressionnante pour un joueur de 230 livres.

Une fois ses preuves faites, les Alouettes lui ont offert un contrat de 1500 $ pour une saison de 10 matchs. Robinson touchait pour sa part 600 $ par mois avec les Royaux.

En 1947, pendant que Robinson faisait le saut avec les Dodgers, Trawick poursuivit sa carrière avec les Alouettes. En tant que joueur de ligne, il a joué dans l’ombre des Sam Etcheverry, Hal Patterson, Pat Abruzzi et Red O’Quinn. Mais il s’est distingué à sa façon.

En finale de la Coupe Grey en 1949, il a recouvré un ballon échappé par l’adversaire et couru jusque dans la zone des buts des Stampeders de Calgary pour aider les Alouettes à remporter le premier titre de leur histoire. 

Il a pris part de nouveau à la finale du championnat du football canadien de 1954 à 1956, mais les Alouettes perdirent chaque fois aux mains des Eskimos d’Edmonton. Il a été choisi sept fois au sein de l’équipe d’étoiles du Big Four, connu depuis 1958 comme la division Est de la Ligue canadienne.

Il était le dernier membre de l’édition originale des Alouettes quand il s’est retiré de la compétition après la saison 1957. 

PAS FACILE NON PLUS À MONTRÉAL

Dans la vie, Trawick a fait de Montréal sa ville d’adoption. Il obtint la citoyenneté canadienne en 1953. 

Contrairement à ce qu’on pourrait s’imaginer, vivre à Montréal n’était pas nécessairement un jardin de roses pour les Noirs. Si la situation était moins criante qu’aux États-Unis, le racisme systémique existait bel et bien.

Les meilleurs emplois étaient réservés en très grande partie aux anglophones blancs. Les Canadiens français étaient considérés comme des citoyens de deuxième classe. 

Les Noirs travaillaient en grand nombre dans les gares ferroviaires, notamment comme bagagistes, ou comme portiers, valets ou garçons d’étage dans les hôtels.

LENTE PROGRESSION

Leur sort s’est amélioré lentement. Mais il y avait encore beaucoup de progrès à faire en 1975. 

« Nous bénéficions d’un plus grand nombre d’avantages de nos jours, mais nous sommes encore limités dans nos aspirations », m’avait dit Trawick.

« Il n’est pas question de déblatérer contre qui que ce soit, avait-il senti le besoin d’ajouter. Mais c’est un fait. »

Et ça persiste.

Trawick a fait mille et un métiers. En plus d’avoir été portier, il a notamment été vendeur de chaussures. Comme d’autres joueurs de son époque, dont Angelo Mosca, il était lutteur pendant l’hiver pour arrondir les fins de mois.

« J’aurais bien voulu devenir entraîneur quand j’ai accroché mes crampons, mais personne ne m’a offert de poste », m’avait-il raconté.

Un jour, il s’est dit qu’il lui serait plus profitable de posséder sa propre entreprise. C’est ce que prônait Jackie Robinson lorsqu’il militait pour l’adoption des droits civiques aux États-Unis. Il encourageait les siens à se lancer en affaires et être pourvoyeurs d’emplois. 

C’est ainsi que Trawick a été propriétaire d’une compagnie de camions de déménagement. Quand je l’avais rencontré à son bureau, rue Chabanel dans le nord de la ville, il possédait une entreprise de distribution de catalogues, circulaires publicitaires et autres trucs du genre.

OÙ EST L’AMOUR ENTRE LES HUMAINS ?

Trawick appréciait ce qu’il avait. Il adorait Montréal malgré les contraintes qu’il pouvait subir.

« Jamais dans ma jeunesse je n’aurais osé espérer autant de la vie », m’avait-il dit.

Mais il déplorait une chose.

« Les humains manquent d’amour entre eux », avait-il continué. 

« L’argent compte trop de nos jours. Dans ma jeunesse, surtout pendant la guerre, personne n’était riche. Il y avait bien des millionnaires, mais la majorité des gens étaient pauvres. 

« Cela ne nous a pas empêchés de vivre heureux. C’est ce que je regrette du passé. »

L’Amérique du Nord se relevait péniblement du krach boursier de 1929. Des millions d’Afro-Américains et de Blancs vivaient la famine.

QUE DIRAIT-IL AUJOURD’HUI ?

Trawick avait 54 ans en 1975. Il venait d’être intronisé au Panthéon de la Ligue canadienne de football et au Temple de la renommée de Kentucky State.

Le numéro 56 qu’il avait porté avec distinction durant ses 12 saisons avec les Alouettes était retiré. Sa santé n’était pas extra. Il devait observer un régime de vie strict. Cinq ans plus tôt, il avait subi une crise cardiaque. 

Dix ans après notre rencontre, il rendait l’âme à l’âge de 64 ans.

Je pense qu’il est parti sereinement. Mais en écrivant ces dernières lignes, je me demande ce qu’il penserait de la situation dans laquelle sont plongés les Afro-Américains en ce moment. 

Son fils Herb Jr vit depuis plusieurs années à Los Angeles, où il œuvre dans l’industrie de la musique.
Photo d'archives
Son fils Herb Jr vit depuis plusieurs années à Los Angeles, où il œuvre dans l’industrie de la musique.

La Petite-Bourgogne se souvient  

Jackie Robinson et Herb Trawick n’ont pas été oubliés à Montréal. Robinson a sa statue devant le Stade olympique tandis que Trawick a un parc à son nom dans la Petite-Bourgogne.

Le parc est situé à l’intersection des rues Lionel-Groulx et Richmond, où se trouve la United Church.

Boîtes populaires 

C’est dans ce quartier que sont nés les grands pianistes de jazz Oscar Peterson et Oliver Jones, qui se sont produits sur les plus grandes scènes du monde.

La Petite-Bourgogne était reconnue pour ses fameuses boîtes de jazz dans les années 1940 à 1960. Des Afro-Américains s’y sont établis en grand nombre entre 1920 et 1940.

Les Canadiens français venaient de partout en ville pour assister aux spectacles de jazz au Café St-Michel, au Terminal ou au Rockhead’s Paradise.C’était toute une époque ! disaient nos aînés qui en furent témoins. Le monde du sport québécois a aussi rendu hommage à Trawick. En 1997, il fut élu à titre posthume au Panthéon des sports du Québec.