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Guerre ouverte entre Québec et le site internet Bonjour-santé

En pleine pandémie, le ministère de la Santé veut déloger le site de prise de rendez-vous

Julie Lessard
Photo Chantal Poirier Julie Lessard, de la Polyclinique Levasseur à Montréal, utilise le système de prise de rendez-vous en ligne de Bonjour-santé.

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Québec profite de la COVID-19 pour sortir Bonjour-santé des cliniques et imposer sa propre solution pour la prise de rendez-vous médical en ligne.

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, des cliniques médicales ont été obligées d’adopter la plateforme Rendez-vous santé Québec (RVSQ) mise sur pied par le ministère de la Santé plutôt que la plateforme privée Bonjour- santé.

« Suite à une pression du MSSS [ministère de la Santé] de rendre nos places de rendez-vous disponibles au RVSQ [...] nous avons dû réorienter le site web », indique l’une des lettres obtenues par notre Bureau d’enquête. Dans le document rédigé par un groupe de médecine familiale, on affirme que Québec veut ainsi faciliter le travail des infirmières dans le contexte de la pandémie.

Cela a toutefois pour effet de limiter les options des Québécois, qui ont actuellement deux choix pour prendre un rendez-vous en ligne avec un médecin :  

  1. Les solutions privées, comme Bonjour-santé, dont certaines options sont payantes.  
  2. Cette plateforme gratuite du gouvernement, Rendez-vous santé Québec.    

Pour l’instant, les médecins utilisent 10 fois plus la première option privée (voir plus bas).

Le litige avait commencé avant la COVID. Déjà en janvier, Québec voulait forcer tous les groupes de médecine de famille (GMF) à utiliser le système de prise de rendez-vous électronique du gouvernement dans leurs cliniques.

Dehors, le privé

Des documents de négociation entre le ministère et la Fédération des médecins omnipraticiens, obtenus par notre Bureau d’enquête, indiquent que Québec veut obliger tous les GMF à utiliser « un système électronique provincial » pour leurs rendez-vous.

Le système que veut imposer Québec a toutes les caractéristiques du RVSQ. Il doit être gratuit pour tous les patients et afficher la totalité des plages de rendez-vous offertes. Exit les systèmes privés payant comme Bonjour-santé. 

Notre Bureau d’enquête a aussi obtenu une lettre signée par de nombreux GMF, qui réclament des modifications au projet. Ils veulent rester libres de choisir la plateforme de leur choix. 

« Nous croyons que l’autonomie de gestion des cliniques doit être respectée, nous suggérons que le gouvernement exige aux cliniques de choisir l’option qui leur convient », souligne la missive envoyée à la direction d’un CIUSSS montréalais.

Calmer la grogne

Québec se défend de vouloir imposer sa solution. « Plusieurs éléments pourraient être modifiés dans le document, a écrit la porte-parole du ministre délégué à la Santé, Marie Barrette. Il n’est pas question de mettre de la pression sur les GMF pour l’utilisation de RVSQ. »

En plus de la prise de rendez-vous, plusieurs médecins utilisent aussi d’autres services offerts par Bonjour-santé, comme la téléconsultation. 

Deux systèmes concurrents  

Rendez-vous santé Québec  

  • Site web gratuit du gouvernement  
  • Québec y a investi plus de 11 M$  
  • Les super-cliniques doivent l’utiliser pour garder leur financement  
  • Utilisé par 116 cliniques    

Bonjour-santé  

  • Site Web privé  
  • Gratuit pour une recherche dans une clinique où le citoyen est membre  
  • Coût d’environ 20 $ pour une recherche dans d’autres cliniques  
  • Utilisé par 1013 cliniques     

Concurrence déloyale ?  

<b>Benoit Brunel</b></br><i>Fondateur de Bonjour-santé</i>
Photo Chantal Poirier
Benoit Brunel
Fondateur de Bonjour-santé

 

Le créateur de Bonjour-santé crie à la concurrence déloyale, alors que le gouvernement essaie d’imposer sa propre plateforme de rendez-vous en ligne dans les cliniques médicales.

« C’est une aberration totale. J’entends des ministres économiques dire qu’il faut aider nos PME pour repartir les emplois après la COVID. Que ça prend de l’innovation dans la santé. Mais sur le terrain, tu prends l’argent des contribuables et ils s’attaquent à des PME », affirme Benoit Brunel, le président de Tootelo.

« Ils veulent forcer les cliniques médicales à utiliser une technologie inférieure. Et ça se fait au détriment de 200 emplois à Bonjour-santé. »

Le créateur du site internet en a gros sur le cœur. Depuis huit ans, il tente en vain de convaincre le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) d’utiliser sa plateforme. 

« Je fais des démarches pour que le moteur de recherche soit payé par le régime public. Je l’ai proposé, je ne sais plus combien de fois. Qu’il paie pour le service un peu comme les ambulances », dit-il. 

Une copie

En 2014, Benoit Brunel soutient avoir rencontré le nouveau ministre libéral de la Santé de l’époque, Gaétan Barrette, pour lui proposer sa technologie déjà fonctionnelle. Il s’était montré très intéressé, assure-t-il. 

Un an plus tard, le ministère de la Santé lançait néanmoins un appel d’offres pour créer un système pratiquement identique.

M. Brunel souligne que Bonjour-santé offre plusieurs options, comme la télémédecine et la gestion du flux des patients en clinique, comparativement à la plateforme du ministère.  

Budget doublé

Il croyait qu’il aurait l’oreille d’un gouvernement de la CAQ, mais il estime s’être trompé. M. Brunel rappelle que sa plateforme a connu une année record avec plus de 3 millions de visiteurs l’an dernier. Il craint toutefois que les efforts du ministère ne viennent la mettre en péril. 

« Le MSSS a la capacité de fermer à peu près n’importe quelle boîte. C’est tellement ce que je vis, ça n’a aucun bon sens. » 

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Discorde entre le ministre Carmant et les fonctionnaires 

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, lors d’une période de questions à l’Assemblée nationale en novembre dernier.
Photo d'archives, Simon Clark
Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, lors d’une période de questions à l’Assemblée nationale en novembre dernier.

Québec a dû mettre de l’eau dans son vin pour calmer la grogne des groupes de médecine familiale (GMF).

Une première version du contrat avec les groupes de médecine familiale mentionnait sans détour que toutes les cliniques devaient utiliser uniquement la plateforme publique Rendez-vous santé Québec (RVSQ).

Plusieurs médecins étaient en colère devant les premières demandes de Québec, si bien que le cabinet du ministre a dû intervenir auprès des fonctionnaires. Le terme « Rendez-vous santé Québec » a ainsi été remplacé par « système provincial gratuit ».

Les médecins étaient d’autant plus fâchés que le ministre Lionel Carmant avait mentionné publiquement l’automne dernier qu’il ne comptait pas obliger tous les omnipraticiens à utiliser RVSQ. 

« Notre approche, avec le gouvernement, a toujours été collaborative », avait-il fait valoir.

Plusieurs millions

« Disons qu’il y a eu évolution dans le dossier et le premier document indiquait cela », a admis la directrice des communications du cabinet de Lionel Carmant, Marie Barrette. « Notre volonté au cabinet et au MSSS en est une de collaboration. »

Selon nos sources, les négociations avec les GMF ont été mises sur pause en raison de la COVID-19, mais aussi pour calmer la grogne des médecins. Elles pourraient reprendre d’ici la fin de l’année. Le cabinet du ministre a refusé de commenter le dossier. 

À l’origine, l’ex-ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette, qui a mis en place le système public, désirait que tous les GMF utilisent obligatoirement le RVSQ.

Il ne s’agirait toutefois pas de la vision du ministre Lionel Carmant. En coulisses, ce dernier affirmerait que le rôle de l’État n’est pas de créer ces technologies.

Les fonctionnaires et le cabinet ne sont pas sur la même longueur d’onde à ce sujet, selon nos sources.

5 millions $ de plus 

Le ministre a néanmoins décidé d’injecter 5 millions $ supplémentaires dans RVSQ, afin de régler des ratés informatiques dans la plateforme.

Le système de rendez-vous médical public a été créé par la firme CGI.

Même s’il est moins populaire que les plateformes privées, Québec défend Rendez-vous santé Québec. « On note une augmentation constante de l’utilisation de RVSQ. Les réactions du terrain sont très positives. L’appréciation de l’outil est croissante », dit Marie Barrette.