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30 ans de la crise d'Oka: «Je suis devenue avocate en raison de ça»

Sophie Mongeon
Photo Stéphane Sinclair L’avocate Sophie Mongeon, sur la route 344, à une centaine de mètres de l’endroit où une barricade avait été érigée le 11 juillet 1990. Lors de notre visite la semaine dernière, nous n’avons pas pu nous rendre jusqu’à l’ancienne ferme de ses parents, un barrage routier dû à la pandémie de COVID-19 en bloquant l’accès.

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Devenue avocate après avoir vu la maison de ses parents saccagée durant la crise d’Oka, une femme en veut toujours aux Warriors et au gouvernement qui les a abandonnés à leur sort.

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Lorsqu’elle regarde des photos et vidéos d’archives de la crise d’Oka, Me Sophie Mongeon est instantanément bouleversée. 

« Il était si jeune, papa, sur cette vidéo », constate-t-elle en regardant des images où l’on voit ses parents, quelques minutes après avoir découvert le saccage de leur propriété, qui était située dans le rang du Milieu, à l’entrée de Kanesatake, au cœur de la crise.

« Je vois ma mère en crise et je m’entends crier “Papa ! Papa !” » décrit l’avocate de 47 ans du cabinet Desroches Mongeon Avocats. 

Lorsqu’elle a rencontré Le Journal à Oka samedi dernier, elle était envahie par de nombreuses émotions. « J’ai des sentiments mitigés. C’est comme être content de revoir un vieil ami et se souvenir tout le mal qu’il t’a fait », dit-elle. 

Au cœur de la crise

À l’été 1990, Sophie Mongeon avait 17 ans. Avec ses parents, Réjean et Andréa Mongeon, elle résidait tout près du trou no 8 du golf d’Oka. C’est ce secteur de la petite municipalité qui deviendra le théâtre des premiers affrontements entre les Mohawks et les forces de l’ordre. Ses parents y détenaient une ferme équine unique au Québec pour la réadaptation des chevaux. 

Réjean Mongeon devant sa ferme, en 1990.
Photo d'archives
Réjean Mongeon devant sa ferme, en 1990.

« Cela a tellement bouleversé la vie de mes parents et la mienne que ça a changé nos vies. Je suis devenue avocate en raison de ça », confie Mme Mongeon.

Sa famille appuyait les revendications des Mohawks. Ils entretenaient d’excellentes relations avec la communauté, dont certains membres travaillaient à la ferme.

« Tout le monde était tissé serré à Oka. On ne croyait pas que les Warriors allaient compliquer le dossier à ce point », se souvient-elle.

Le leader mohawk Ronald « Lasagne » Cross a d’ailleurs été hébergé par ses parents durant la crise. 

« Dans nos écuries, on avait un appartement et il y demeurait », précise-t-elle. 

La dévastation

Mais au début du mois d’août, alors que la tension ne cessait de monter à Kanesatake, la famille Mongeon et d’autres résidents d’Oka ont été évacués.

Quelques semaines plus tard, le 31 août, alors qu’ils revenaient pour récupérer des biens, ils ont constaté l’horreur : leur maison et leur ferme avaient été saccagées.

« J’ai vu mon père se mettre à genoux cette journée-là et vomir du sang dans la rue. » 

L’anxiété de son père lui avait fait développer des ulcères d’estomac, selon sa fille. 

« Je pleurais et je criais », se souvient-elle.

Les dégâts ont été évalués à près de 100 000 $. Leur compagnie d’assurance ne les indemnisera pas puisque les insurrections font partie des exemptions.

« Mon père était fou de rage en voyant les dégâts. Je ne l’avais jamais vu dans cet état », dit-elle. 

Les Mongeon ne sauront jamais qui étaient les responsables. Mais pour le père de famille, il ne faisait alors nul doute que Ronald Cross était la personne à blâmer.

« Le 31 août, il a embarqué la moto de Lasagne dans son pick-up et il est allé la garrocher en bas de la côte, sur le rang de l’Annonciation » relate Sophie Mongeon. 

Ce jour-là, ses parents célébraient leur anniversaire de mariage.

En 1993, la famille Mongeon s’est résignée à vendre son terrain à Ottawa. 

« [Ils] voulaient racheter les terrains des Blancs qui se trouvaient sur le territoire de Kanesatake pour les remettre aux Mohawks. Il n’y a pas eu d’injonction pour nous forcer à vendre. Mais on devait vendre. Notre ferme n’avait plus de valeur. Nous devions partir », explique Sophie Mongeon.

« La crise a presque eu raison de leur couple. Maman et papa ont décidé de se remarier et de recommencer à zéro », confie Mme Mongeon.

Peu de temps après la crise, Sophie Mongeon a décidé de devenir avocate. Elle s’est juré de venir en aide aux victimes. 

C’est ce qu’elle fait depuis, en défendant des accidentés de la route et du travail, mais aussi en tant qu’avocate-conseil pour l’Association des victimes de l’amiante du Québec et l’Association pour les droits des accidentés.

Son père est décédé en 2004 et sa mère en 2019.