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Polarisante crise d’Oka

moments marquants - crise oka
Photo d'archives On ne peut finir par s’entendre avec quelqu’un si on ne reconnaît pas sa légitimité.

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Il faut remercier le ciel que la crise d’Oka n’ait pas eu lieu à l’époque des réseaux sociaux et autres Facebook.

J’avais huit ans quand c’est arrivé. Les souvenirs que j’en garde me viennent principalement des excellents sketches que le Bye Bye en avait tirés cette année-là. Néanmoins, je me souviens nettement des images de barricade, du face-à-face du caporal Cloutier avec un Mohawk masqué et des ministres de Robert Bourassa dépassés par les événements.

Surtout, j’ai dans ma mémoire affective un climat ambiant de polarisation extrême. Les citoyens de Châteauguay en colère de ne plus pouvoir utiliser le pont Mercier et les commentaires des adultes autour de moi.

Aucune nuance

Ça ne pouvait pas être qu’un conflit territorial qui allait se régler par la négociation. On ne pouvait pas mettre sur un des plateaux de la balance une certaine légitimité des demandes des Autochtones à côté de celui contenant la violence inacceptable déployée par les Mohawks pour faire valoir ce qu’ils considéraient comme leur droit. Ça ne pouvait pas être équilibré.

Le discours blanc que l’enfant que j’étais entendait, ça ne pouvait être autre chose que de dire que «les Indiens», mais alors là, «tous les Indiens», n’étaient que des incapables dégénérés qui vivaient à nos crochets. Pas de nuances, pas de distinctions entre plusieurs nations et surtout, aucune reconnaissance qu’au sein même des communautés autochtones, il existe des divisions et des débats portant sur les revendications à mettre de l’avant. Comme dans tous les groupes, en fait.

Trente ans plus tard, les entraves autochtones de l’hiver dernier sont venues nous rappeler que les choses étaient loin d’être réglées, qu’elles n’avaient pas vraiment avancé en fait. Et, encore aujourd’hui, ce discours selon lequel les Autochtones ne peuvent pas avoir autre chose que tort, tort, tort.

Cercle vicieux

Évidemment, il y a un fondement philosophique, démocratique et stratégique à ne pas vouloir discuter avec des groupes qui utilisent la force ou la violence pour forcer les autorités à négocier. On a raison de ne pas accepter que ce soit ainsi que l’on fonctionne pour régler des conflits.

Sauf que, trente ans après la crise, on constate que l’enjeu territorial de la pinède d’Oka n’est pas encore définitivement réglé. On n’a pas d’autre choix que d’en venir à une constatation froide et dure, c’est-à-dire que les revendications des Autochtones n’avancent pas quand ils ne bloquent pas des ponts.

C’est décourageant, parce que c’est comme un cercle vicieux. On ne s’intéresse pas à ce qui est important pour la condition des Autochtones. Quand ils finissent pas effectuer un coup d’éclat pour se faire entendre, on refuse alors de discuter avec eux à cause des moyens qu’ils utilisent. S’ensuit alors la traditionnelle litanie de commentaires désobligeants les concernant. Finit toujours par sortir l’histoire de l’Indien qui abandonne dans le bois les ski-doos que le gouvernement lui paye quand il manque d’essence. Et c’est reparti pour un autre tour, mais pas en direction d’un apaisement de la situation avec les Autochtones.

Inversement, n’est pas plus utile à la sérénité de la discussion ce discours que l’on entendait jadis de loin en loin, mais désormais de plus en plus souvent, selon lequel les Blancs seraient eux-mêmes une forme de parasites. Immigrants illégaux perpétuels qui n’auraient pas encore acquis l’aînesse qui leur permettrait simplement de penser qu’ils sont chez eux là où ils sont nés. 

Adultes responsables

À la fin, ce serait bien d’appliquer à la question autochtone en particulier, mais aussi à toutes les rivalités intercommunautaires que nous avons en société, des principes que les adultes responsables adoptent d’instinct pour régler leurs conflits privés. C’est-à-dire qu’on ne peut finir par s’entendre avec quelqu’un si on ne reconnaît pas sa légitimité. Qu’aucune discussion ne peut être vidée si on n’accepte pas le droit d’exister de chacun de ses participants. Que l’objectif recherché d’une négociation qu’on veut voir aboutir doit être que toutes les parties puissent se sentir gagnantes une fois qu’on en sera sorti.

Il reste beaucoup de chemin à faire, bref les blocus ferroviaires de février dernier semblent nous indiquer que la crise d’Oka il y a trente ans ne nous aura pas fait avancer. Même si ce n’était ni le premier ni le dernier conflit polarisant que nous étions destinés à connaître, il annonçait néanmoins une ère où il deviendrait de plus en plus difficile de s’entendre, parce qu’on serait de moins en moins enclins à reconnaître la légitimité de nos opposants.