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Les nouveaux curés de l’ordre moral...

Censorship concept, man with duct tape on mouth
Photo stock.adobe.com (Bits and Splits)

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Des voix s’élèvent pour dénoncer l’intolérance d’une certaine gauche. Et vu du Québec, cela devrait nous intéresser tout particulièrement.

Vous avez lu cette lettre cosignée par plus d’une centaine de personnalités dans le Harper’s Magazine et le journal Le Monde?

Dénoncer la «culture du bannissement»

Les Noam Chomsky, Margaret Atwood, Salman Rushdie, Gloria Steinem sont parmi les nombreuses personnalités de plusieurs domaines qui ont cosigné une lettre visant à dénoncer l’importance que prend la «culture du bannissement» (cancel culture*), qui prend des allures de censure dans nos sociétés.

Une propension à la censure que certains à gauche semblent cultiver et apprécier. Particulièrement ici, au Québec. 

Les signataires de ce texte, tout en étant solidaires avec les «puissantes manifestations en faveur de la justice raciale et sociale et les appels à davantage d’égalité et d’inclusion», dénoncent un nouveau conformisme moral et idéologique, lequel a parfois des relents de censure: 

«L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture: intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts.

«Or, les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies.

«On renvoie des rédacteurs en chef pour avoir publié des articles controversés; on retire des livres sous le prétexte d’un manque d’authenticité; on empêche des journalistes d’écrire sur certains sujets; on enquête sur des professeurs à cause des œuvres littéraires qu’ils citent en classe; un chercheur est renvoyé pour avoir fait circuler un article scientifique dûment examiné par des pairs; et on limoge des dirigeants d’organisation pour des erreurs qui ne sont parfois que des maladresses.

«Quelles que soient les raisons invoquées, la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer.»

Vues du Québec, ces quelques lignes devraient nous intéresser tout particulièrement. Les appels à la censure, l'humiliation publique de ceux qui ne se conformeraient pas à une certaine certitude morale défendue par des néo-curés d’une nouvelle gauche qui s’autoproclame «inclusive» mais qui exclue et excommunie à satiété, voilà qui est courant. 

Ce n’est pas l’extrême droite, ici, qui a pris d’assaut les cégeps, les universités, les associations étudiantes afin d’y imposer, trop souvent, un dogme moral à l’extérieur duquel il devient difficile de s’exprimer.

Ce n’est pas l’extrême droite qui s’attaque à la liberté d’expression sur les campus, qui cible des conférences, des professeurs qui tiennent des propos qui transgressent son cadre idéologique, sa vision de ce qui est acceptable. Ces néo-curés de l’ordre moral qui tentent par tous les moyens de dessiner les contours de la liberté d’expression, de l’adapter en fonction de leur vision du monde.

Au Québec, il y a bel et bien des promoteurs, des défenseurs de la culture du bannissement. Il y a bel et bien des voix, politiques, au sein d’une élite artistique bien campée, au sein de nos médias, qui n’hésiteront pas à «sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière ou idéologique» de l’ordre moral qu’ils défendent. 

Ça devient étouffant. Ça devient lassant. 

Je sais que je serai sanctionné sévèrement pour oser le dire, l’écrire. Et bien franchement, je m’en crisse. Je n’ai rien à vendre. Et je sais que je ne suis pas seul à le ressentir, à le percevoir, à en faire les frais.

La plupart du temps, ces nouveaux curés se disent «de gauche». Ça les arrange. Dans les faits, ils font fuir ceux qui ont le cœur à gauche mais qui refusent d’épouser le dogmatisme moral qu’ils défendent. 

Ils auront contribué à affaiblir la gauche en général. 

Et devant, un gouvernement au Québec qui n’a pas grand-chose de progressiste commence à prendre ses aises. On ne perçoit même plus le moment où il pourrait être inquiété. 

Ça devient étouffant. Ça devient lassant, ça aussi. 

* Dans la version française de cette lettre publiée dans le journal Le Monde, la rédaction du journal ajoute ceci à la fin du texte pour expliquer ce qu’est la cancel culture

«Aux États-Unis, la nouvelle gauche, née des mouvements #metoo et Black Lives Matter, serait à l’origine d’un phénomène qui inquiète de nombreux intellectuels américains, la “cancel culture”, autrement dit une tendance à vouloir faire taire des voix jugées dissonantes, dangereuses ou haineuses. Né sur les réseaux sociaux, ce phénomène se traduit par des mobilisations qui ont fini par provoquer des démissions, renvois, annulations de conférence, etc. Cinq des auteurs de la tribune que nous publions (Mark Lilla, Thomas Chatterton Williams, George Packer, David Greenberg et Robert Worth) sont des intellectuels engagés dans la défense de la liberté d’expression. Avec les 150 personnalités qui se sont jointes à leur appel, ils estiment qu’une frange de la gauche radicale américaine pratiquerait ainsi une forme de censure. Publié sur le site du mensuel américain Harper’s, ce texte devrait l’être également en Allemagne, en Espagne et au Japon.»