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Le phénomène de l’itinérance de plus en plus visible à Québec

Les refuges sont surchargés et ne peuvent accueillir tout le monde la nuit

Faute d’espace dans les refuges, de plus en plus de sans-abri doivent dormir dans la rue ou dans des parcs à Québec, notamment celui de l’Îlot des Palais, voisin de la Maison Lauberivière.
Photo Jean-François Desgagnés Faute d’espace dans les refuges, de plus en plus de sans-abri doivent dormir dans la rue ou dans des parcs à Québec, notamment celui de l’Îlot des Palais, voisin de la Maison Lauberivière.

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Faute de place dans les refuges, de plus en plus de sans-abri dorment dans la rue ou dans des parcs à Québec. Le phénomène a pris beaucoup d’ampleur depuis un an et inquiète même des résidents du centre-ville qui craignent à l’occasion pour leur sécurité.

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Les demandes d’interventions dans le secteur de Lauberivière au centre-ville et les plaintes reçues au 311 et au 911 ont augmenté de 41 % en mai, par rapport à l’an dernier, apprend-on dans une note interne à l’intention des élus, dont Le Journal a obtenu copie.

Plusieurs problématiques ont été soulevées : campements illégaux dans les parcs et sur les berges de la rivière Saint-Charles ; attroupements « inquiétants qui font peur » ; désordres/bagarres ; occupation de lobby de condos et commerces du secteur ; feu dans un lobby de condo (un itinérant qui voulait se réchauffer) ; accumulation de détritus dans les parcs, etc.

Les policiers veillent au grain et interviennent régulièrement dans le secteur de la Maison Lauberivière, notamment au parc de l’Îlot des Palais, a-t-on pu constater. Une résidente du quartier, qui n’a pas voulu être identifiée pour les fins de cet article, dit avoir constaté à quel point la situation s’est dégradée en 2019 et encore davantage cette année.

« C’est pire que jamais »

« Là, c’est pire que jamais. Je n’ose plus traverser le parc [de l’Îlot des Palais], c’est rendu à ce point-là, le malaise. Et ce n’est pas juste de la simple itinérance, il y a autre chose et ce n’est pas chouette. J’ai trouvé une seringue au sol devant la porte de mon bureau et j’assiste parfois à des transactions de drogue », raconte-t-elle.

« Mon but, ce n’est pas de pointer cette clientèle-là, au contraire, mais je pense qu’il y a vraiment un manque criant de ressources. Je ne sais pas si ça a un lien avec la COVID, mais il y en a partout. Il ne faut pas fermer les yeux là-dessus. »

En 2019, les problématiques dans le secteur de Lauberivière « ont facilement doublé par rapport aux années précédentes », confirme la note interne de la Ville de Québec. Et cette année, « nous constatons que les problématiques liées à la salubrité et aux impacts sur les résidents du secteur nous ont été rapportées plus tôt, dès la mi-mai, plutôt qu’à la fin juin », peut-on lire.

« Au bout du rouleau »

Le maire Régis Labeaume avait lui-même lancé un cri du cœur en novembre dernier au sujet du phénomène grandissant, allant même jusqu’à dire que la Ville et les policiers étaient « au bout du rouleau » dans la lutte contre l’itinérance et les troubles de santé mentale, malgré la hausse des investissements dans diverses ressources et programmes d’aide.

« Il y a une augmentation des personnes itinérantes à Québec, je le remarque surtout depuis que j’habite Saint-Roch. Il n’y a pas de réponse simple pour expliquer cette augmentation-là. On va investir. On est heureux de le faire, mais n’en demeure pas moins qu’on se demande où on s’en va avec tout ça. On a l’impression que ça ne diminuera pas », avait-il déclaré.

Un nouveau comité d’intervention a récemment été mis en place par la « cellule de crise itinérance », avec des représentants de plusieurs organismes, du CIUSSS et de la Ville, pour s’attaquer à cette problématique complexe.


Extraits d’une note interne à la Ville de Québec

  • « Les employés [des travaux publics] ont constaté une augmentation du nombre de personnes à l’extérieur de Lauberivière, dans la cour arrière et au parc de l’Îlot des Palais. »
  • « On constate qu’il y a beaucoup de matériel abandonné [vêtements, sacs de couchage, détritus, etc.] sur place par les personnes itinérantes, notamment dans le parc. »
  • « On remarque annuellement la présence de “visiteurs itinérants” qui viennent à Québec pour passer l’été. Cette année, nous constatons encore ce phénomène. »

Les refuges débordaient déjà avant la COVID

La hausse du nombre de sans-abri à Québec est loin d’être attribuable uniquement à la pandémie, selon le directeur général de la Maison Lauberivière, malgré les dizaines de milliers de pertes d’emploi.

« Le problème était déjà là. Je pense qu’on serait dans la même situation cette année, COVID ou non », confie Éric Boulay en entrevue.

« À Québec, maintenant, l’itinérance est visible. La ville grossit, donc le problème prend de l’ampleur. Les refuges débordent », résume-t-il. Leur nouvel établissement flambant neuf, actuellement en construction, devrait ouvrir ses portes en 2021. « On va passer de 86 à 149 places d’hébergement. Ça devrait aider pour le problème de débordement. »

« Depuis 2009, on a commencé à être à pleine capacité, puis, chaque année, ça augmentait, puis, l’année passée, c’était l’enfer par rapport aux autres années, et là, c’est un peu plus élevé », ajoute-t-il, disant cependant ne pas avoir observé davantage de gens à la rue en raison de pertes d’emploi découlant de la crise sanitaire.

Le phénomène d’attroupements autour de Lauberivière, lors des heures de repas, a cependant été amplifié par la crise sanitaire, confirme une note interne de la Ville. « La fermeture ou la diminution des services communautaires du centre-ville ainsi que le respect de la distanciation physique ont eu pour conséquence un nombre plus élevé de personnes itinérantes aux alentours de l’organisme », peut-on lire. 

Originaires de plusieurs régions

« Si on fouille leur passé, il y a des gens qui arrivent des régions. Ils arrivent par exemple du Lac-Saint-Jean, de la Côte-Nord, de la Gaspésie. On est le plus grand centre dans l’Est-du-Québec, donc les gens viennent chercher des services dans les plus grandes villes. Des fois, ça tourne mal, et là, il y a une dégringolade vers la rue », expose Éric Boulay.

Paradoxalement, il dit n’avoir jamais remis « autant de gens sur pied », grâce aux outils de réinsertion dont il dispose. « Quand j’ai commencé, il y a 22 ans, j’avais pas mal moins de leviers et d’outils. À Lauberivière, il y a des centaines de personnes qu’on remet sur pied chaque mois. Il y a 50 % des gens qui viennent une seule fois, puis après, on ne les revoit plus. Il y a un 10 % plus chronique, et ceux-là sont plus visibles. »

Quant aux craintes de certains résidents du secteur, Éric Boulay dit très bien comprendre « que les citoyens aient cette perception-là, mais des fois, il y a un sentiment d’insécurité plus qu’une réelle insécurité. Ça aiderait peut-être s’il y avait un agent de sécurité qui puisse être là », suggère-t-il.