/misc
Navigation

Le New York Times et le harcèlement

Le New York Times et le harcèlement
Photo d'archives, AFP

Coup d'oeil sur cet article

C’est le New York Post qui offrait ce matin la couverture la plus spectaculaire d’une charge menée contre le prestigieux New York Times. Bari Weiss, de la section «opinion», a remis sa démission hier en dénonçant le harcèlement dont elle a été victime et l’émergence d’une nouvelle culture «woke» au sein de l’équipe éditoriale.

Déjà, le 5 juin dernier, je pointais en direction d’une controverse au sujet du texte du sénateur Tom Cotton. Des membres du personnel du New York Times avaient menacé de faire la grève parce que la direction autorisait la publication d’un texte que certains considéraient comme fasciste.

On pouvait déjà sentir les tensions entre la faction plus «centriste» et celle dite «woke». Être «woke», c’est être plus combatif pour dénoncer les injustices sociales, plus éveillé. Si l’objectif est noble, la mouvance entraîne aussi des risques de dérive.

En 2018, un autre journaliste du NYT résumait assez bien ce que je pense des excès potentiels de la tendance. Face à un problème ou une injustice, être «woke» implique parfois de mettre l’accent davantage sur la reconnaissance et la dénonciation d’une injustice que sur la recherche de solutions. Être «woke», c’est un peu, par extension, être prétentieux, puisqu’on prétend, consciemment ou non, être les seuls à bien saisir l’ampleur du problème.

Pour résumer, il ne suffit plus d’être progressiste, il faut être «woke». Bari Weiss, tout comme David Brooks, voit son travail de manière plus traditionnelle. Plus progressiste que Brooks, mais parfois considérée comme conservatrice au sein de l’équipe, elle considère tout comme lui qu’un éditorial doit d’abord être évalué en fonction de son argumentaire, mais aussi dans sa quête de résolution de problèmes, de solutions. 

Weiss explique donc son départ par les pressions «woke» devenues insupportables. Elle rappelle que le journal a fait appel à ses services pour attirer de nouveaux lecteurs en quête d’autre chose qu’un point de vue très progressiste ou «woke». 

On ne quitte pas un poste aussi prestigieux que le sien sur un coup de tête. C’est un peu ce qu’elle confirme ici: «Showing up to work as a centrist at an American newspaper should not require bravery.» Rédiger en ayant une position centriste ne devrait pas constituer une démonstration de courage.

J’ai maintes fois mentionné la polarisation politique américaine. Cette polarisation se retrouve aussi dans les médias, qui adoptent eux aussi des positions de plus en plus extrêmes. Le phénomène se retrouve à droite au sein de Fox News, mais il se décline ailleurs au sein d’organisations plus ou moins progressistes. Le débat qui sévissait au New York Times est maintenant sur la place publique.

Si être «woke» est parfois nécessaire, je déplore l’emprise de cette logique. J’ai appuyé la décision du New York Times, de publier le texte du sénateur Cotton, même s’il défendait un argumentaire et une option que je ne partageais pas. En le refusant, on se rapprochait dangereusement de la censure et on limitait le débat.

Si j’écris essentiellement sur l’histoire et l’actualité politique américaines, je constate que certains intervenants dans le débat public au Québec ont importé ici la culture «woke». Encore une fois, si l’intention est noble, le résultat est décevant et risqué. On dénonce, on braque et on polarise, mais qui propose des solutions ou un rapprochement entre les parties?

Les États-Unis constituent pour le Québec un formidable laboratoire. En observant les nombreux débats, nous pouvons tirer des leçons ou trouver des pistes de solutions, mais appliquer ici des grilles conçues pour une réalité différente de la nôtre est contre-productif.