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Nos routes en déroute: Transports Québec est blâmé pour sa négligence

Le coroner critique l’entretien après la mort d’un père de famille causée par un nid-de-poule de sept mètres

mort d'Ihor Horbanov
Photo Éric Yvan Lemay Une croix a été apposée en bordure de l’autoroute 30 près de l’endroit où Ihor Horbanov a perdu la vie.

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Le ministère des Transports est blâmé par un coroner après le décès d’un jeune père de famille qui a frappé un nid-de-poule géant de sept mètres de long sur l’autoroute 30, en Montérégie.

Selon le coroner Paul G. Dionne, Ihor Horbanov n’a eu aucune chance lorsque son véhicule s’est enfoncé dans le nid-de-poule le 11 mars 2019. Le trou était si gros qu’il a fallu près de dix tonnes d’asphalte pour le colmater à la suite de l’accident. 

Pourtant, le ministère savait depuis des semaines que d’importants trous s’étaient creusés sur l’autotoroute 30 est à la hauteur de Verchères. Ainsi, un mois plus tôt, on avait dénombré sept crevaisons et remorquages en une seule journée au même endroit. Trois jours avant l’accident fatal, des employés du ministère avaient déversé trois tonnes d’asphalte dans le nid-de-poule situé sous le viaduc du rang du Brûlé qui enjambe l’autoroute.

Aucun suivi

Malgré la gravité de la situation, le coroner a conclu que le ministère n’avait fait aucun suivi entre le moment des travaux et l’accident. 

« On fait une réparation importante, le 8 mars, et on n’a pas de suivi jusqu’au moment de l’accident mortel du 11 mars ! À ce moment, les dommages sont importants à la chaussée et nécessiteront jusqu’à 9,73 tonnes de remplissage ! », s’exclame le coroner en marquant son étonnement de points d’exclamation dans son rapport. Lors de la collision, Ihor Horbanov roulait en direction de Brossard avec sa femme et ses deux enfants. Il s’est déplacé dans la voie de gauche pour éviter un camion de signalisation du ministère qui était déjà sur place pour une autre voiture victime du même nid-de-poule. 

Le conducteur n’a eu aucune chance lorsque sa portière s’est enfoncée à l’arrière d’un camion du ministère des Transports.
Photo d'archives, Agence QMI
Le conducteur n’a eu aucune chance lorsque sa portière s’est enfoncée à l’arrière d’un camion du ministère des Transports.

M. Horbanov a frappé à son tour le nid-de-poule. Le malheur a voulu qu’en perdant le contrôle, la portière du conducteur s’enfonce dans le véhicule de Transports Québec. Le conducteur a subi un violent traumatisme crânien et son décès a été confirmé moins de deux heures plus tard à l’Hôpital Charles-Le Moyne.

Les autres membres de la famille s’en sont tirés avec des blessures mineures.

Nids-de-poule mieux surveillés

Cette photo tirée du rapport du coroner montre que le nid-de-poule (à gauche) était rempli d’eau au moment de l’accident.
Photo courtoisie
Cette photo tirée du rapport du coroner montre que le nid-de-poule (à gauche) était rempli d’eau au moment de l’accident.

Le coroner Dionne recommande une nouvelle approche de surveillance des nids-de-poule en utilisant notamment la géolocalisation. Déjà, le ministère a commencé à modifier ses façons de faire. Le suivi des nids-de-poule sera informatisé et permettra de surveiller de façon plus serrée les nids-de-poule jugés extraordinaires.

Ce système sera complémentaire aux signalements faits par les automobilistes avec le 511. 


Des travaux de rapiéçage ont été faits sur une longueur de 100 mètres sur le site de l’accident l’été dernier. Un projet de réfection d’une dizaine de kilomètres est à l’étude entre Contrecœur et Verchères. 

Extraits du rapport du coroner Paul G. Dionne  

► Les observations de terrain et les déclarations des témoins montrent que ces deux accidents sont secondaires à une perte de contrôle de véhicule moteur dans une série de nids-de-poule et à un entretien inadéquat de la chaussée.

► Le nid-de-poule s’étend sur près de 7 mètres de longueur. Le niveau de l’eau dans le nid-de-poule atteint 9 cm par endroits. 

► Ce segment est problématique. De nombreuses crevaisons avaient été notées par les policiers les semaines précédentes. Le MTQ était alors intervenu pour réparer la chaussée. 

► Il n’y a pas d’événement rapporté au MTQ du 8 mars jusqu’au moment de l’accident. Après l’accident, le MTQ a procédé à une réparation d’urgence de la chaussée avec 9,73 tonnes d’asphalte. 

Un désastre annoncé   

  • 5 février : Un total de sept crevaisons et remorquages sont signalés sur l’autoroute 30 ouest dans le secteur du rang du Brûlé, à la limite de Contrecœur et de Verchères     
  • Du 5 février au 8 mars : Le ministère des Transports effectue plusieurs opérations de colmatage dans le secteur.    
  • 8 mars : Plus de trois tonnes d’asphalte sont utilisées pour boucher le nid-de-poule sous le viaduc.    
  • 11 mars : Vers 11 h 45, un premier véhicule perd le contrôle en heurtant le nid-de-poule. Un véhicule du ministère des Transports est dépêché sur les lieux pour protéger la scène de l’accident. À 13 h, le véhicule conduit par Ihor Horbanov frappe le même nid-de-poule et dérape. Il termine sa course dans le véhicule du ministère des Transports. Il est transporté à l’Hôpital Charles-Le Moyne où son décès est constaté à 15 h 23.     
  • 12 mars : Une autopsie virtuelle permet de déterminer que le conducteur a subi un polytraumatisme crânien. Il a également des fractures aux côtes et au bassin. Le ministère des Transports colmate le nid-de-poule avec 9,7 tonnes d’asphalte.         

La petite famille menacée d’expulsion  

Hanna Horbanova espère toujours pouvoir vivre au Québec avec ses deux fils, Hlib et Kyryl, malgré le décès de son mari. La famille est d’origine ukrainienne.
Photo courtoisie
Hanna Horbanova espère toujours pouvoir vivre au Québec avec ses deux fils, Hlib et Kyryl, malgré le décès de son mari. La famille est d’origine ukrainienne.

La mort d’Ihor Horbanov a eu des conséquences dramatiques sur sa femme et ses enfants, qui risquent maintenant d’être expulsés du Canada.

La petite famille d’origine ukrainienne s’était installée au Québec en 2018 après que l’homme ait obtenu son visa de travailleur. Il avait décroché un emploi de machiniste dans une usine de Sorel-Tracy où il était très apprécié.

Or, en perdant la vie, son visa de travailleur est devenu caduc. Sa femme, qui avait elle aussi le droit de travailler en vertu de ce visa de travail, a dû cesser de travailler en janvier dernier. 

Anna Horbanova a également perdu son accès aux cours de francisation et à sa couverture d’assurance-maladie publique. Elle a fait une nouvelle demande de visa pour recommencer à travailler, mais en attendant une réponse, elle est menacée de devoir quitter le pays d’ici trois mois.

Craintes

« Si le trou (sur l’autoroute) avait été réparé, rien de tout ça ne serait arrivé », déplore la dame qui rêvait de refaire sa vie au Canada.

Ses deux fils, Hlib et Kyryl, se sont bien intégrés au Québec et elle ne se voit pas retourner dans son pays d’origine où d’importantes tensions subsistent entre pro-Russes et pro-Ukrainiens.

La femme tente maintenant par tous les moyens d’être acceptée comme immigrante, notamment pour des raisons humanitaires. Avec l’aide d’une amie, elle a écrit plusieurs lettres aux autorités et a eu une rencontre avec son député local.

Elle a également dû mettre les bouchées doubles depuis le décès de son mari. Jusqu’en janvier, elle occupait un emploi dans une usine qu’elle a dû quitter après l’expiration du visa de travailleur de son mari. Elle vit maintenant uniquement des prestations de la Société de l’assurance automobile du Québec. 

Aucune excuse

Sans compter qu’elle a dû surmonter le choc de l’accident. Pendant des semaines, elle n’a pas cessé de penser à son mari et elle a perdu beaucoup de poids. Si ça va mieux aujourd’hui, certaines situations lui rappellent ses mauvais souvenirs, notamment lorsqu’elle passe sur les lieux de l’accident.

« Je fais maintenant des cours de conduite, mais chaque fois que j’entends une ambulance, je fige, j’ai des flash-backs de l’accident », raconte-t-elle.

La lecture du rapport du coroner l’a replongée dans de mauvais souvenirs. Elle a pu constater comment son mari a souffert avant de rendre l’âme.

Pourtant, mis à part le policier qui a recueilli son témoignage, elle n’a eu aucun contact avec les gens du ministère des Transports, et encore moins d’excuses pour le mauvais entretien de la route qui a causé l’accident.

« Même s’ils s’excusent, ça ne me ramènera pas mon conjoint », conclut-elle.