/news/provincial
Navigation

Les commerçants de la rue Saint-Paul en ont ras-le-bol

Des commerçants et des propriétaires de la rue Saint-Paul : Rafaël Perreault, Roch-André Perreault, Gregor Schwarz, Marcel Bolduc et Jean-Luc Vogel devant les blocs de béton bloquant l’accès à la rue et à l’immeuble dont la façade est à refaire.
Photo Jean-François Desgagnés Des commerçants et des propriétaires de la rue Saint-Paul : Rafaël Perreault, Roch-André Perreault, Gregor Schwarz, Marcel Bolduc et Jean-Luc Vogel devant les blocs de béton bloquant l’accès à la rue et à l’immeuble dont la façade est à refaire.

Coup d'oeil sur cet article

Un mur bloquant complètement la rue Saint-Paul depuis plus d’un mois soulève la colère des commerçants du secteur, alors que le propriétaire qui l’a installé se défend de ne pas avoir eu le choix pour des raisons de sécurité.

Le 12 juin, un mur est apparu devant le 196, rue Saint-Paul. Pour avoir accès aux commerces ou au garage de leur logement, les gens doivent emprunter la rue Saint-Paul à contresens à partir de la rue Rioux.

«J’ai beaucoup de difficulté à comprendre comment ils peuvent barrer une rue comme ça», peste Rafaël Perreault, de la Galerie Perreault.

«Il y a moyen de ne pas barrer la rue complètement en laissant un accès pour une voiture, poursuit M. Perreault. Le promoteur pourrait aussi faire comme dans des belles villes et mettre devant une toile avec la façade imprimée dessus. Il nous a dit qu’il n’y a pas de danger que ça tombe en portefeuille. Seuls des morceaux peuvent tomber.»

D’ailleurs, la moitié de la rue est dégagée sur environ un tiers de la devanture de l’immeuble pour donner accès à un garage.

Des commerçants et des propriétaires de la rue Saint-Paul : Rafaël Perreault, Roch-André Perreault, Gregor Schwarz, Marcel Bolduc et Jean-Luc Vogel devant les blocs de béton bloquant l’accès à la rue et à l’immeuble dont la façade est à refaire.
Photo Jean-François Desgagnés

«Dans le fond, c’est pour mettre de la pression [sur la Ville] pour obtenir son permis de Airbnb [voir autre texte]. Il [le promoteur] prend tout le monde en otage. Cet hiver, il y a eu des travaux. Une compagnie à forage a frappé le sol, ça cognait, mais le building n’était pas [susceptible] de tomber dans ce temps-là. Mais, maintenant qu’il n’y a plus de travaux, c’est devenu dangereux. Je me pose des questions», analyse Rafaël Perreault.

Réplique

«L’immeuble est construit sur du remplissage. Le sol est instable. Oui, des pierres d’en haut peuvent se détacher. On a des rapports d’ingénieurs qui confirment que la façade est en fin de vie. Il faut absolument avoir un périmètre de sécurité. Je ne toucherai pas à ce périmètre tant que je n’aurai pas un rapport d’ingénieur me disant qu’on peut l’enlever. Qui va avoir les problèmes si on a un accident?» réplique Nicolas Paradis, qui dirige les Immeubles GParadis, propriétaires de l’immeuble.

«Et si le périmètre est plus large sur une partie, c’est qu’il y a une lézarde», ajoute-t-il.

L’immeuble a été construit en 1860 et a été dessiné par le renommé architecte de Québec Charles-Ferdinand Baillargé.

Aide publique

Mercredi, le promoteur a obtenu une subvention de 150 000$ provenant de la Ville de Québec et du ministère de la Culture et des Communications pour «l'installation d’étaiements latéraux pour appuyer la façade».

Ce montant représente la moitié du coût des travaux d’urgence nécessaires à la sauvegarde de la façade et à l’enlèvement du mur sur la rue Saint-Paul.

En contrepartie, le promoteur doit s’engager à terminer les travaux d’ici le 31 décembre 2020, selon les documents officiels.

«J’ai engagé des sous-traitants spécialisés. Et malgré les vacances de la construction, les travaux vont être terminés d’ici le 1er septembre et la rue pourra être libérée», explique M. Paradis.

Ce dernier insiste sur le fait qu’il ne s’agit que de travaux d’urgence qui ne garantissent pas la pérennité de la façade.

«Pour l’instant, la stratégie, c’est l’étaiement et rouvrir la rue. La deuxième étape, c’est de démolir le bâtiment par la rue quai Saint-André, de "pieuter" la façade par l’intérieur, de refaire les fondations et de reconstruire», précise-t-il.

La réaction de la Ville

David O’Brien, porte-parole principal de la Ville de Québec, précise que la situation de l’immeuble est suivie depuis 2018, année à partir de laquelle des permis ont été donnés pour la réfection des façades de l’édifice. 

«Ces travaux n’ont jamais été réalisés et depuis, le bâtiment a subi quelques dégradations, notamment sur la façade de la rue Saint-Paul. En mars 2020, nous avons réussi finalement à obtenir copie du rapport d’ingénieur sur l’état du bâtiment que possédait le propriétaire. La Ville a procédé à une inspection et a, par la suite, transmis un avis d’infraction», dit-il.

La Ville a alors jugé prioritaire d’établir un périmètre de sécurité afin de restreindre le passage des piétons devant le bâtiment et des véhicules sur la rue Saint-Paul, de mettre des étaiements latéraux de façade dans un délai raisonnable et de procéder aux travaux nécessaires pour assurer l’intégrité de la façade sur la rue Saint-Paul.

Des commerçants et des propriétaires de la rue Saint-Paul : Rafaël Perreault, Roch-André Perreault, Gregor Schwarz, Marcel Bolduc et Jean-Luc Vogel devant les blocs de béton bloquant l’accès à la rue et à l’immeuble dont la façade est à refaire.
Photo Jean-François Desgagnés

«Le blocage de la rue pour protéger le public a été mis en place par le promoteur en collaboration avec la Ville, le 12 juin, aux frais du promoteur, en s’assurant que le Service de protection contre l'incendie puisse intervenir en tout temps.»

M. O’Brien a précisé qu’il s’agit d’un dossier de compétence municipale «où la Ville a autorité pour intervenir pour sécuriser les lieux.»

Il a ajouté que la «Ville suit ce dossier de très près (...) de manière à pouvoir permettre à nouveau la circulation sur la rue Saint-Paul dans les meilleurs délais.»

Pour ce qui est de savoir si un filet aurait pu être mis en place au lieu de bloquer la rue, «il relève de la responsabilité du propriétaire de l’immeuble de prendre les dispositions nécessaires pour remédier à la situation. En pareil cas, le promoteur/propriétaire doit mandater un ingénieur en structure afin d’émettre des recommandations quant aux mesures à mettre en place. Dans le cas du 196, Saint-Paul, la protection par blocs de béton et la solution proposée d'une structure d'étaiement ont été les solutions recommandées et retenues», a précisé M. O’Brien.

- Avec la collaboration de Stéphanie Martin

Des commerçants à bout     

La présence du mur sur la rue Saint-Paul n’est pas le seul élément qui exaspère les hommes d’affaires du secteur. Ils en ont contre la manière de faire et n’ont toujours pas digéré la disparition du Grand Marché.

«On est arrivé un matin et la rue était bloquée, sans avertissement. C’est dégueulasse, on est de la "chnoutte". On a déjà le coronavirus et maintenant, ma rue devient Beyrouth. Des gens nous téléphonent pour nous demander comment faire pour venir. Mais combien ne téléphonent pas? Est-ce que la Ville désire perdre ses commerces de proximité?» questionne Jean-Luc Vogel, copropriétaire des Cadres Marie-Pier.

Nicolas Paradis, dont l’entreprise Les Immeubles GParadis est propriétaire du 196, rue Saint-Paul, affirme avoir avisé lui-même les résidents et les commerçants de la rue.

Cependant, les cinq commerçants et propriétaires rencontrés par Le Journal ont tous dit avoir été pris par surprise.

Dépassés

«C’est inacceptable, ce mur. Nulle part ailleurs dans la ville de Québec, il y a ça», regrette Marcel Bolduc, propriétaire de trois condos commerciaux sur la rue Saint-Paul.

Gregor Schwarz est propriétaire du local situé juste en face de l’immeuble en question.

«C’était loué à un bureau d’avocats qui a quitté en raison du bruit. Avec cette situation, je ne peux plus louer. Je payais moins de 8000$ de taxes, ici, en 2009, maintenant, c’est 18 000$ par année. J’ai posé des questions à la Ville, mais je n’ai toujours pas eu de réponses», fait-il remarquer.

«Ici [Saint-Paul], c’est fermé, Saint-Thomas est fermé, le Grand Marché est parti, nous n’avons plus d’affluence. Quand je suis arrivé en 2003, c’était vivant ici. Maintenant, à 7h le soir, tout est fermé. Le centre-ville est en train de mourir», estime M. Schwarz.

La Galerie Perreault est située à l’angle des rues Saint-Paul et Saint-Thomas. Cette dernière est aussi bloquée en raison de travaux sur un édifice.

«Ça fait deux ans qu’il a des travaux [sur Saint-Thomas]. Parfois, trois semaines passent sans travaux, parfois, il y a deux employés, parfois, il y a des camions comme aujourd’hui», se désole Roch-André Perreault, propriétaire de la Galerie Perrault.

Situation difficile

«On a la COVID, il n’y a pas un touriste en ville et en plus, on nous bloque la rue. Oui, il y a toujours un accès piétonnier, mais est-ce que ça donne envie aux gens de venir lorsqu’il y a des affiches de construction partout?» se désespère Rafaël Perreault, administrateur de la Galerie Perreault.

«Que fait le maire Labeaume? Il prend le Vieux-Québec et le transporte vers son éléphant blanc [le Centre Vidéotron]. Il a tué l’achalandage des rues patrimoniales du Vieux-Québec. Il n’aime pas le quartier, sinon, il ne laissera pas faire des choses semblables», lance Roch-André Perreault, qui n’avale toujours le déménagement du Grand Marché notamment.

«Il va falloir que le promoteur soit sérieux et qu’il puisse être en mesure de rouvrir la rue. On ne peut pas bloquer une rue à Québec en disant "si on a des contrats avec des sous-traitants, on va le faire". Je suis d’accord à ce qu’on subventionne cette façade mais [il faudrait] un peu de pression sur le promoteur pour qu’il dégage la rue», a déclaré Jean Rousseau, conseiller du district, lors de la séance extraordinaire du conseil municipal de mercredi.

- Avec la collaboration de Stéphanie Martin

Un avenir toujours incertain pour le 196, Saint-Paul     

Propriétaire depuis «cinq ou six ans», M. Paradis projetait de faire de l’hébergement touristique, genre Airbnb, avec 58 unités dans l’immeuble situé au 196, rue Saint-Paul.

«Le projet coûte très cher et doit s’intégrer dans un plan de développement. Et ce plan ne peut être que du simple locatif qui rapporte moins que l’hébergement touristique», avance M. Paradis.

Mais en 2017, la Ville de Québec a instauré un moratoire sur l’hébergement touristique commercial qui est devenu illégal dans ce secteur.

«Tout était prêt, j’étais à sept jours d’avoir mon permis quand le moratoire est arrivé. Ç'a été terrible et le mot est faible. Mon gérant de banque ne finance pas des bâtiments vides. J’ai payé ça 1,3 M$», plaide-t-il.

2e tentative

M. Paradis est revenu à la charge avec une demande de changement de zonage et un projet de 45 unités, toujours en hébergement touristique. Il attend une réponse à l’automne.

«Je ne fais pas de chantage, j’avais un projet d’une quinzaine de millions et on m’a dit, à sept jours d’avis, que je ne pouvais plus le faire après avoir attendu un an pour avoir les autorisations. J’ai supporté le bâtiment vide. Je l’ai chauffé pour garder l’état de la façade. J’ai planté des pieux durant l’hiver, ça a coûté 70 000$. J’ai déjà fait beaucoup de choses sans savoir si j’allais avoir mon permis ou obtenir de l’aide», indique M. Paradis, qui hésite quand on lui demande s’il ira tout de même de l’avant sans la permission de faire de l’hébergement touristique.

«J’arrête à l’étape de l’étaiement. Le reste va s’intégrer dans mon nouveau projet. Il ne devrait pas y avoir de problèmes, mais on ne m’a pas écrit que j’allais avoir mon permis.»

Optimisme

«La Ville est proactive, chose qu’elle n’était pas avant, là, je vois de l’avenir, poursuit M. Paradis. Ils ont l’attitude pour régler [les problèmes sur] la rue Saint-Paul.»

«J’ai acheté à côté un terrain qui était libre et 10 jours plus tard, je commençais un projet d’appartements locatifs [non touristiques]. J’ai acheté la maison jaune [209, rue Saint-Paul] que des rapports recommandaient de démolir pour garder le bâtiment. (...) Les travaux, ça ne se fait pas sans déranger le monde», déclare-t-il.

«La demande de modification au zonage suit son cours légal et les étapes prévues au processus de modification réglementaire sont suivies. La Ville ne peut donner plus d'information sur l’avancement de ce dossier, le contenu de la demande demeure confidentiel jusqu'à la partie publique du processus», a indiqué le porte-parole de la Ville de Québec, David O’Brien.

«La demande n’a aucune influence sur la façade du bâtiment, qui doit être sécurisée, peu importe l'avancement du dossier», a conclu M. O’Brien.