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L’exil en fragments de souvenirs

Boîtes d’allumettes
Photo courtoisie Boîtes d’allumettes
Martina Chumova, Le cheval d’août, 136 pages, 2020

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Les Boîtes d’allumettes jettent une douce lumière sur l’expérience particulière qu’est l’immigration.

La clé du roman de Martina Chumova se trouve à la toute fin, dans trois paragraphes qui font l’éloge de la littérature, « dernier bastion de liberté sur terre ». À condition d’éviter de parler d’amour, d’art, de folie, d’exil, de printemps, de passion..., « des thèmes vraiment éculés, et qu’il serait judicieux d’éviter ». 

On sourit parce que c’est ce dont il a été question tout au long du court récit. Or, la manière dont l’auteure en traite n’a rien d’usé. Au contraire.

Ainsi, ce joli chapitre titré « Questions de noms, questions de langues ». La narratrice, comme l’auteure, vient de ce que, en d’autres temps, on appelait la Tchécoslovaquie. Donc, au Québec, on parle tchèque à la maison, français sitôt le nez dehors. Mais alors il faut prononcer différemment son prénom pour être compris. C’est déconcertant !

En plus, certains accents de la langue tchèque n’existent pas en français. Alors par lassitude d’expliquer, on finit par les laisser tomber.

Ce genre de détails donnent de la chair au fait de quitter son pays et de s’installer ailleurs. Ils reviennent à la mémoire de la narratrice parce qu’elle se sépare de son conjoint et qu’elle doit, à nouveau, trimballer des boîtes et recommencer sa vie.

Temps révolu

Elle tente de partager les morceaux de souvenirs qui lui reviennent avec son nouvel amoureux. Mais ce fade personnage ne l’écoute que distraitement – alors que nous qui lisons sommes attentifs à chaque phrase tant elles sont évocatrices !

La narratrice raconte le temps de l’enfance, dans une Tchécoslovaquie écrasée par le communisme, mais où la solidarité était présente, même quand l’arrière-grand-père fut emprisonné pendant un an.

Elle revient aussi sur un temps politique révolu quand, avant la chute du mur de Berlin, ses parents ont fui leur pays avec leurs deux enfants. Ils avaient trafiqué des documents pour traverser les douanes, mais voyez ce que fait le recul !, on ne retient plus le stress de ce passage, mais plutôt la cocasserie. 

Il y a eu ensuite le temps de l’installation à Québec où la fillette fréquente la garderie. Elle y découvre des jouets inconnus en Tchécoslovaquie : des aliments en plastique !

Il y a aussi le temps des amours candides, puis de l’arrivée d’un enfant. 

Même la recherche par la narratrice d’un logement abordable dans un Montréal qui en manque trace un chemin sensible à travers la ville. L’appartement avec électros sur Bélanger, le puits de lumière sur Bordeaux, le plancher collant sur Bellechasse, la file pour le 4 et demie sur Fabre... 

En quelques mots, Martina Chumova arrive à faire revivre une vieille photo, un moment évanoui, ou à créer une image qui nous reste en tête. 

C’est ainsi, par petites touches, que tout un paysage se déploie, où les frontières s’embrouillent, où hier et aujourd’hui s’entremêlent. Et où on comprend que l’exil est fait de marques imperceptibles.