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Courtier visé pour des données volées

Un de ceux qui se sont échangé les infos personnelles dérobées chez Desjardins fait face à deux plaintes

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Un courtier hypothécaire et prêteur privé qui a acheté des renseignements personnels volés à Desjardins est visé par deux plaintes pour avoir fait l’acquisition des données et s’être placé en conflit d’intérêts.

Le syndic du comité de discipline de l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ) a entamé des procédures contre Mathieu Joncas au printemps dernier.

Mathieu Joncas
Photo d'archives
Mathieu Joncas

Ce courtier hypothécaire et prêteur privé de 34 ans est au centre d’un réseau de petits financiers de Québec qui ont racheté une partie des informations volées à Desjardins, comme le révélait notre Bureau d’enquête en octobre.

Le syndic lui reproche d’avoir acheté dès « 2016 ou 2017 » des listes de clients potentiels comportant des renseignements confidentiels. Et ce, « sans se soucier ou s’assurer que ceux-ci avaient consenti à la transmission de leurs données personnelles ».

Le syndic accuse aussi Joncas d’avoir remis ces listes à un autre courtier pour qu’il sollicite d’éventuels clients et de ne pas avoir collaboré à son enquête, menée en octobre dernier.

Conflits d’intérêts

Dans une deuxième plainte, le chien de garde du courtage immobilier reproche aussi à Joncas de s’être placé en conflit d’intérêts en agissant à la fois comme courtier hypothécaire et comme prêteur privé, de 2017 à 2019.

Un courtier doit travailler dans l’intérêt primordial de l’emprunteur, en obtenant un prêt pour lui là où les meilleures conditions sont disponibles.

Joncas a plutôt dirigé ses clients vers sa propre compagnie de prêts privés, selon le syndic. Avec au moins une douzaine d’emprunteurs, il a donc touché non seulement des frais de commission par le biais de son agence de courtage, mais aussi des intérêts et des frais de gestion par l’intermédiaire de sa firme de prêts, une compagnie à numéro faisant affaire sous le nom de Capital Garanti.

Jacques Julien, un résident de Saint-Henri, dans Bellechasse, doit encore payer des intérêts pendant trois ans et demi après avoir contracté un prêt de 18 895 $ auprès du prêteur privé et courtier hypothécaire Mathieu Joncas.
Photo Stevens LeBlanc
Jacques Julien, un résident de Saint-Henri, dans Bellechasse, doit encore payer des intérêts pendant trois ans et demi après avoir contracté un prêt de 18 895 $ auprès du prêteur privé et courtier hypothécaire Mathieu Joncas.

Cette entreprise, qui ne détient aucun permis de l’OACIQ, a elle-même encaissé des frais de courtage de la part des clients à qui elle a prêté de l’argent, une autre pratique interdite.

Là encore, le syndic reproche à Joncas de ne pas avoir collaboré à l’enquête, en refusant de transmettre tous les documents et informations qu’il a demandés en février dernier.

30 % d’intérêts

Selon plusieurs emprunteurs qu’a contactés notre Bureau d’enquête, la firme de Joncas pratique des taux d’intérêt d’environ 30 %, bien plus élevés que ceux des cartes de crédit3.

En plus d’empocher des dizaines de milliers de dollars en intérêts sur les prêts qu’il accorde, Joncas exige aussi de généreuses commissions sur les prêts qu’il négocie pour ses clients auprès des banques, pouvant dépasser les 5 %.

Généralement, les courtiers hypothécaires sont rémunérés par les institutions financières et n’exigent donc aucun montant aux emprunteurs.     

  • 4,2 millions de personnes, soit l’ensemble des clients particuliers de Desjardins, ont été touchées par le vol de données confidentielles dévoilé l’an dernier.   

Pris à la gorge avec des intérêts faramineux  

Quand Mathieu Joncas a contacté Jacques Julien et Mélanie Rioux, ils étaient « acculés au pied du mur ». Ils devaient à tout prix renégocier leurs dettes : cartes de crédit, dette sur leur camion...

« Il nous est arrivé avec une solution qui nous paraissait correcte, dit Jacques Julien, de Saint-Henri, dans Bellechasse. Chez le notaire, c’est là qu’on s’est rendu compte qu’il chargeait 30 % d’intérêt, et qu’en fait, c’était un prêt fermé. Si je voulais rembourser d’avance, je devais payer tous les intérêts qui auraient été dus jusqu’à l’échéance. »

Joncas lui a fait un chèque de 18 895 $ pour rembourser une dette sur un véhicule, fin 2016. Chez le notaire, les différents « frais » qu’il a imposés aux Julien-Rioux ont toutefois fait grimper le montant du « prêt » à 26 500 $.

Dès le départ, ils ont donc payé des frais équivalant à plus de 40 % de la somme qu’ils empruntaient, en plus des intérêts de 30 % sur le prêt.

Le couple est encore pris pour trois ans et demi à payer à Joncas des sommes beaucoup plus élevées que celles qu’exigent les institutions financières sur des cartes de crédit classiques.

Prêteur et courtier

Mais ce n’est pas tout. Joncas agissait aussi comme courtier hypothécaire pour les Julien-Rioux. C’est lui qui leur a trouvé leur nouveau prêt bancaire avec la Banque de Nouvelle-Écosse [Scotia].

Au passage, Joncas s’est servi une généreuse commission : plus de 4 % du montant emprunté à l’institution financière, soit près de 8000 $, selon les documents que notre Bureau d’enquête a consultés.

C’est précisément l’objet de la deuxième plainte qu’a déposée le syndic du comité de discipline des courtiers. Ils n’ont pas le droit de prêter eux-mêmes à des clients qu’ils représentent : c’est un conflit d’intérêts.

La cerise sur le gâteau : Joncas recommande ses clients à son partenaire, le courtier en assurances François Baillargeon-Bouchard, pour qu’ils contractent une assurance sur le prêt.

L’Autorité des marchés financiers a d’ailleurs entamé des procédures pour suspendre le permis de Baillargeon-Bouchard, 31 ans. Il est accusé d’avoir payé 40 000 $ pour mettre la main sur des données personnelles volées à Desjardins.