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De longs délais d’analyse au Labo de sciences judiciaires

La hausse du nombre de dossiers d’agressions sexuelles et de «cold cases» en cause

Suzanne Marchand
Photo Pierre-Paul Poulin Fan d’ouvrages inspirés d’enquêtes policières et de sciences judiciaires, Suzanne Marchand réalise un « rêve » en prenant la direction du Laboratoire, à Montréal. « C’est une organisation de gens passionnés, de champions et de cerveaux. C’est un honneur d’être à la tête de ça », dit-elle.

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L’augmentation du nombre de cas d’agressions sexuelles et de dossiers reliés aux crimes non résolus a fait bondir les délais d’analyse au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale, qui réclame plus d’effectifs pour répondre à la demande.

La charge de travail ne cesse d’augmenter au Laboratoire de sciences judiciaires (LSJML), confirme le plus récent rapport annuel de l’organisation. En 2018-2019, plus de 13 000 dossiers y étaient traités, comparativement à quelque 11 600 l’année précédente. Une augmentation de 12,7 %.

Cette situation a eu des répercussions sur les délais de traitement. Généralement, le Laboratoire a pour objectif de rendre 75 % de ses expertises en moins de 90 jours. La visée est atteinte dans l’ensemble des unités, à l’exception de la biologie/ADN, où des dossiers peuvent s’empiler durant six ou sept mois avant d’être traités. 

«Il y a de longs délais en biologie», se désole Suzanne Marchand, nouvelle directrice générale de l’organisation et toute première femme à occuper ce poste. «Les demandes augmentent, mais les ressources ne suivent pas. On n’a pas les budgets», expose-t-elle.

Au cours des cinq dernières années, le nombre de dossiers pour agression sexuelle nécessitant des analyses du Laboratoire a bondi de 40 %, conséquence directe du mouvement #MeToo. Même scénario pour les «cold cases», qui ont connu une augmentation importante. 

C’est que différentes organisations policières, dont la Sûreté du Québec, ont formé des équipes dédiées exclusivement aux crimes non résolus au cours des dernières années, générant ainsi un flot de dossiers additionnels, souvent longs et complexes à analyser.

Plus de ressources

«C’est correct de former des escouades spécialisées. Mais nous, on est au bout de la chaîne. Et on oublie que pour bien traiter ces dossiers-là jusqu’à la fin, souvent, il y a le Laboratoire, évoque Mme Marchand. Si les corps policiers mettent beaucoup d’efforts et que nous, on n’a pas la capacité organisationnelle de suivre, ça ne marche pas.»

Estimant avoir déjà maximisé les ressources en place, la directrice ne voit qu’une solution pour améliorer les délais actuels : l’ajout d’effectif. 

«On n’a plus de marge de manœuvre», expose-t-elle, bien consciente toutefois que son organisation relève du ministère de la Sécurité publique, qui a ses priorités et ses budgets à gérer.

Légalisation du cannabis

La légalisation du cannabis a aussi apporté son lot de dossiers, le Laboratoire analysant les échantillons prélevés dans les cas de conduite avec les capacités affaiblies par la drogue. 

Des ressources ont toutefois été ajoutées en toxicologie pour traiter les quelque 1200 cas reçus par année, ce qui n’a pas eu d’effet sur les délais, confirme Mme Marchand.

La pandémie n’a eu que peu d’impact sur la charge de travail des scientifiques du Laboratoire en mars et en avril. Une « légère baisse du nombre de dossiers » a toutefois été enregistrée. 

Après plus de 100 ans d’existence : une première femme à la tête du Labo  

Après plus de 100 ans d’existence, le Laboratoire a accueilli en novembre dernier la toute première femme à sa tête. Forte d’une carrière au public et au privé, Suzanne Marchand succède à Yves «Bob» Dufour, en poste au cours des 16 dernières années. «Je suis consciente que j’ai défoncé un plafond de verre», estime celle qui occupait jusqu’alors le poste de directrice adjointe. 

Diplômée en administration à Sherbrooke, Mme Marchand se voit comme la «chef d’orchestre» de son équipe, à qui elle voue une grande admiration. «Les stars au labo, ce sont eux. Moi, je m’organise pour qu’ils aient tout ce [dont] ils ont besoin pour travailler», évoque-t-elle avec humilité. 

Alors que plusieurs se sont inquiétés dans les dernières années du manque d’intérêt des femmes pour les sciences, notons que près de 75 % des 170 employés du Laboratoire sont de sexe féminin. 

Vers la virtopsie et les portraits-robots génétiques  

Le Laboratoire devrait acquérir prochainement l’équipement nécessaire à la réalisation d’autopsies virtuelles (virtopsies), qui permettent un examen du corps grâce à l’imagerie médicale. Un projet-pilote est d’ailleurs en cours depuis plus d’une année, en collaboration avec l’Institut de Cardiologie de Montréal. 

Autre service dans la mire du LSJML : le portrait-robot génétique, qui permet de dresser le portrait d’un suspect potentiel grâce à son ADN. Cette technologie a déjà fait ses preuves, notamment aux États-Unis. «Ça permet de déterminer la forme des yeux, du nez, de la bouche, la couleur des cheveux, l’origine de la personne. Il y a beaucoup d’informations ! Et quand on compare le suspect avec le portrait-robot génétique, il y a des similitudes», expose Suzanne Marchand.

Le Laboratoire a aussi développé lors de la dernière année le tout premier projet de profilage de faux documents d’identité au pays, en colligeant entre autres les caractéristiques de falsification de plusieurs centaines de faux permis de conduire. 

Covid-19 : en mode télétravail  

Pandémie oblige, le Laboratoire a dû s’adapter aux nouvelles règles sanitaires, malgré le fait que l’essentiel du travail des techniciens doit normalement être accompli en laboratoire. 

Depuis septembre 2019, l’organisation faisait partie d’un projet pilote sur le télétravail, ce qui a grandement facilité le déploiement de cette mesure. Un régime de rotation du personnel a ainsi été instauré, faisant en sorte que 30 % des employés sont quotidiennement au laboratoire et 70 % en télétravail.