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Sylvain Gaudreault et l’immigration

Le candidat à la chefferie du PQ Sylvain Gaudreault
Photo d'archives, Simon Clark Le candidat à la chefferie du PQ Sylvain Gaudreault

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Dans la présente course à la chefferie du Parti Québécois, la question de l’immigration est peut-être la principale faiblesse de Sylvain Gaudreault. L’homme est de grande valeur, assurément, mais peine à prendre la pleine mesure de cet enjeu, en plus de marquer publiquement sa méfiance envers ceux qui le prennent au sérieux – en fait, c’est la question identitaire dans son ensemble qui semble l’embarrasser.

Sylvain Gaudreault ne semble pas comprendre les effets politiques et identitaires associés à la mutation démographique du Québec sous la pression de l’immigration massive. Il s’accroche à une version terriblement datée du souverainisme, associé à la culture politique post-référendaire, marquée par la mauvaise conscience identitaire et le désir obsessionnel de donner des gages d’ouverture aux autorités morales qui dominent le régime diversitaire. Aujourd’hui, il publie avec quelques cosignataires, parmi ceux-là un étudiant au secondaire, une lettre dans le Journal de Montréal pour préciser sa position. Il vaut la peine de l’examiner. 

Sylvain Gaudreault veut dépolitiser les seuils d’immigration en demandant à un comité d’évaluation indépendant de les fixer. Ce n’est pas la première fois qu’il avance cette idée. C’est une étrange idée, qui confirme le malaise du candidat avec cette question. 

Le politique doit-il vraiment abdiquer son rôle et se cacher derrière la technocratie lorsqu'on parle d'une question aussi centrale pour l'avenir de la nation? Sylvain Gaudreault croit-il sérieusement, par ailleurs, que les «experts» multiculturalistes venus des départements idéologisés de sciences sociales et les lobbyistes patronaux qui entretiennent la fiction de la pénurie de main-d’œuvre et rêvent d’abolir les frontières chercheront vraiment à définir une politique au service du bien commun et de la nation? 

Selon le rôle qu'on assigne à l'immigration, selon la représentation qu'on se fait de la nation, selon la conception qu'on se fait de l'intégration, on voudra les élever, les maintenir ou les baisser. Les seuils sont fondamentalement politiques et témoignent d’une vision du monde. Et pour peu qu’on définisse la nation non pas seulement en termes juridico-administratifs mais qu’on tienne compte de sa réalité démographique, historique et identitaire, on doit convenir que les seuils dépassent largement et de manière absolument insensée les capacités d’intégration du Québec. 

On ne saurait non plus détacher l’immigration massive d’une réflexion plus large sur la question nationale. Et un souverainiste qui ne veut pas baisser significativement les seuils est un souverainiste qui accepte les seuils libéraux imposés depuis 2003 – et on conviendra, je l’espère, que les libéraux ne les ont pas déterminés de manière «apolitique». 

L’immigration massive est assurément une richesse pour le Parti libéral. Elle assure la croissance perpétuelle de sa base électorale et contribue à verrouiller démographiquement l’avenir politique et constitutionnel du Québec. Et un souverainiste qui ne constate pas que l'intégration est un échec me semble s'aveugler volontairement. Comment expliquer autrement l’évolution politique et électorale de Montréal et de Laval, où les comtés libéraux se sont multipliés, au point même où les nationalistes ne pourront bientôt plus espérer y faire élire le moindre député? En fait, sous le poids de sa démographie nouvelle, la métropole fait sécession mentalement du Québec. Il y a un lien direct entre l’immigration massive, l’anglicisation de la région de Montréal et la déconsidération progressive de l’identité québécoise chez les jeunes générations. Le Québec est en train de devenir une société canadienne bilingue – en d’autres mots, il est en train de devenir étranger à lui-même. 

Les souverainistes peuvent bien désubstantialiser sans cesse leur vision de la nation pour la rendre toujours plus «inclusive» et faire la preuve d'«ouverture», dans les faits, ils acceptent d’évoluer dans les paramètres idéologiques et démographiques fixés par le régime canadien et ceux qui le servent au Québec. Ils se reformatent dans un environnement idéologique profondément contradictoire avec l’affirmation du peuple québécois.

D’ailleurs, et il vaut la peine de le noter, Sylvain Gaudreault semble paradoxalement conscient de l’échec de l’intégration, même s’il ne le dit qu’à demi-mots. À tout le moins, il semble reconnaître qu’elle ne se passe pas aussi bien qu’elle le devrait.

Il propose ainsi que les immigrés qui viennent s’installer ici maîtrisent déjà le français – on ne saurait en effet se contenter d’exiger de leur part une connaissance superficielle de notre langue. La dynamique linguistique de l’Amérique est fondamentalement défavorable au français – et accessoirement, celle de la région de Montréal l’est aussi. C’est une excellente idée, et on ne voit pas pourquoi elle ne fait pas consensus dans l’ensemble de la classe politique. 

Peut-être est-ce aussi parce qu’il est partiellement conscient du déséquilibre démographique de la grande région de Montréal qu’il plaide pour la régionalisation de l’immigration. En gros, on ne peut pas intégrer des nouveaux arrivants avec des immigrants qui ne sont pas encore intégrés ou pour qui le Québec se confond avec Montréal. Mais comme le reconnaît Sylvain Gaudreault, la régionalisation ne pourra définir pleinement sa politique qu'une fois indépendant. De ce point de vue, on ne saurait attendre l’indépendance pour agir. En fait, si nous n’agissons pas maintenant, l’indépendance n’arrivera jamais.

Peut-être est-ce pour cela aussi qu’il souhaite la restauration des COFI? En soi, l’idée est bonne. Elle s’ancre dans une idée forte : la langue n’est pas seulement un moyen de communication mais s’ancre dans une culture. Il importe donc de placer la culture québécoise au cœur de l’intégration des immigrés. Mais pour peu qu’on connaisse l’histoire du souverainisme, ces centres correspondent à une forme de fantasme péquiste. On s'imagine qu'il suffirait de les restaurer pour que d'un coup l'intégration reprenne. Mais la politique ne se fait pas à coup de baguette magique. Et le contexte démographique, linguistique et politique du Québec n’est plus le même que celui de l’époque des COFI. Leur restauration est certainement souhaitable mais ne serait qu’une mesure – presque une mesurette - parmi d’autres bien plus importantes pour enfin réussir l’intégration. 

Pour réussir l’intégration, il faudra des mesures bien plus volontaristes. 

La loi 21, qui a représenté le premier geste d’affirmation nationale depuis 1995, représentait de ce point de vue une première étape. Elle représente le socle à partir duquel bâtir l’avenir. Cela passera notamment par son renforcement, pour donner toute sa portée au principe de laïcité dans l’organisation de la vie sociale, à une époque où les communautarismes religieux ne cessent d’empiéter sur l’espace public. La loi 21 rappelle l’importance du collectif dans une société qui s’éparpille. Cela passera aussi par une refonte de la loi 101 pour en faire vraiment la langue commune du Québec – en ce moment, l’État québécois se comporte pratiquement comme un État bilingue, où le français n’est qu’une langue sur deux. À travers tout cela, le Québec doit rompre avec le multiculturalisme canadien et restaurer le principe de la culture de convergence pour s’assurer que les nouveaux arrivants apprennent à dire nous avec la majorité historique francophone, qui représente le cœur vivant de la nation. 

Cette réaffirmation identitaire s’inscrira dans un contexte très large. Il faut ainsi revitaliser l’identité québécoise, qui est aujourd’hui colonisée comme jamais par l’imaginaire américain, qui la pousse à la fragmentation et qui rend notre expérience historique inintelligible. Les Québécois perçoivent trop souvent leur réalité à partir d’un prisme américain déformant, comme en a témoigné récemment la campagne de propagande pour les obliger à s’accuser de racisme systémique. Il faut rompre avec le Canada, mais il nous faut aussi nous affranchir mentalement d’un empire qui nous tire vers le bas en nous entrainant dans sa décadence. 

Mais tout cela, redisons-le, est indissociable d’une baisse significative des seuils, en garant à l’esprit la formule de Michel Brunet, pour qui trois facteurs déterminaient l’histoire des peuples et des civilisations: le nombre, le nombre et le nombre.