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Montréal et le complot de la fièvre jaune

Montréal et le complot de la fièvre jaune

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La pandémie actuelle est l’occasion de rappeler un extraordinaire complot confédéré de guerre biologique, ourdi ici, pour contaminer des villes de l’Union avec le virus de la fièvre jaune. J’ai déjà évoqué dans un blogue le fait que Montréal était, durant la guerre de Sécession, un nid d’espions confédérés. 

Le 19 mai 1865, des détectives procèdent à l'arrestation d'un médecin américain réputé, le Dr Luke Blackburn, qui résidait depuis plus d'un an à l’hôtel St. Lawrence Hall, rue Saint-Jacques, le lieu de rencontre privilégié des comploteurs sudistes. Les policiers l’amènent à Toronto, où il comparaît devant un tribunal. 

Un agent secret confédéré transfuge avait révélé une singulière conspiration au consul américain à Toronto, le 12 avril précédent, trois jours après la reddition des armées sudistes par le général Robert E. Lee et la veille de l’assassinat du président Lincoln.

Dépité de ne pas avoir été payé la somme promise de 60 000$ pour ses efforts, l’homme affirme qu’un responsable confédéré à Montréal, le Dr Luke Blackburn, l'a payé l’année précédente pour faire passer des malles de vêtements infectés par la fièvre jaune à Boston, Philadelphie et Washington, pour les vendre à des marchands de vêtements d'occasion. L’objectif est de disperser le linge contaminé pour déclencher une épidémie qui paralyserait l'effort de guerre de l’Union.

Le renégat allègue également que Blackburn lui a confié une valise remplie de chemises fines avec instruction de la remettre au président Lincoln à la Maison-Blanche, en lui disant qu'elles provenaient d'un admirateur anonyme. Il n'a pas tenté d’offrir des chemises de qualité à Lincoln, mais il affirme avoir livré les malles comme convenu. Pourtant, il ne s’est rien passé. Pourquoi? J’y reviens plus loin.

Blackburn était l'une des autorités sur la fièvre jaune. Il avait mis en place les premières quarantaines efficaces aux États-Unis lors des épidémies de fièvre jaune de 1853, dans la vallée du Mississippi.

Le médecin sudiste s'était rendu aux Bermudes en 1864, pour aider à combattre une épidémie de fièvre jaune qui menaçait le ravitaillement de forces confédérées à partir de cette colonie britannique. C’est là qu’il conçut l’idée diabolique d’utiliser la fièvre jaune contre l’Union.

Blackburn a été accusé d’avoir violé la neutralité du Canada, mais le tribunal de Toronto l'a acquitté au motif que les malles de vêtements avaient été expédiées des Bermudes en Nouvelle-Écosse, alors hors de sa compétence.

Les valises infectées de Blackburn ont totalement échoué comme armes biologiques. Blackburn partageait la croyance, commune à l’époque, que la fièvre jaune pouvait se propager par contact humain. Or seuls les moustiques pouvaient la transmettre. 

En 1867, Blackburn a osé retourner aux États-Unis, malgré des mandats d'arrestation le visant. Les responsables de l’Union victorieuse avaient perdu tout intérêt à agir contre lui. Le Sud l’a accueilli en héros et il a même été élu gouverneur de son État natal du Kentucky.

Dans son livre Blood on the Moon, l'historien Edward Steers soutient que des preuves subsistent non seulement pour établir l'implication de Blackburn dans le complot, mais pour montrer que les hauts responsables confédérés, dont le président Jefferson Davis, étaient au courant et avaient même financé l'opération.

L'ignorance des dirigeants confédérés concernant les maladies infectieuses n'atténue en rien leur culpabilité d’avoir tenté de déclencher une guerre biologique contre des populations civiles. Le complot irréalisable de Blackburn aurait été l'une des premières tentatives de guerre biologique après celle de Jeffery Amherst, premier gouverneur général du Canada, contre des autochtones, dont j’ai déjà parlé.