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Une «première» qui fait sourciller

La Russie approuve un vaccin contre la COVID-19 avant d’en finaliser l’étude

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Avant même que son étude ne soit complétée, la Russie a revendiqué, mardi, l’approbation sur son sol du tout premier vaccin contre la COVID-19, lui-même de conception russe. Une annonce suivie aussitôt par un vent de scepticisme dans la communauté scientifique mondiale en l’absence de preuves pour appuyer ces prétentions retentissantes.

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COUP D’ÉCLAT RUSSE 

« Pour la première fois au monde, un vaccin contre le nouveau coronavirus a été enregistré », a annoncé le président russe Vladimir Poutine, allant jusqu’à affirmer que l’une de ses filles se l’était fait inoculer avec succès.

Le pays a semblé se proclamer grand gagnant de la course au remède contre la pandémie en nommant son vaccin « Spoutnik V », une référence au satellite soviétique qui fut le premier engin spatial mis en orbite en 1957, marquant le début de l’ère spatiale. Or, selon plusieurs experts, on ne peut parler encore d’avancée scientifique, puisque la Russie n’a pas publié d’étude détaillée permettant de vérifier indépendamment ce qu’elle avance.

« La science se base sur la publication des données scientifiques dans des revues, dans des publications où plusieurs arbitres indépendants dans des régions différentes du monde évaluent la valeur et l’interprétation qui est faite, et on n’a pas ça pour cette étude-là, donc c’est impossible de poser un jugement scientifique », analyse Richard Béliveau, chroniqueur au Journal et docteur en biochimie. 

  • ÉCOUTEZ l’entrevue de Guillaume Sauvé, chercheur au Centre d’Études et de Recherches Internationales, spécialiste de la Russie, avec Vincent Dessureault, à ce sujet, à QUB radio :    

DES CAPACITÉS TECHNIQUES BIEN RÉELLES 

Si l’on ne peut vérifier les affirmations du gouvernement russe, il ne faut pas non plus sous-estimer les capacités de ce pays. « Est-ce que les Russes ont la capacité technologique, la capacité scientifique [pour y arriver] ? Évidemment. Les scientifiques russes sont des scientifiques de très haut niveau. Les instituts, ils sont là. Ils ont les moyens pour le faire, mais est-ce qu’ils l’ont fait ? Ça, c’est impossible à dire », mentionne M. Béliveau, tout en invitant à ne pas voir la recherche d’un vaccin comme une compétition. « On s’en fiche que ce soit les Russes les premiers, ou les Chinois. On parle de science, donc on parle d’humanité. On parle de quelque chose qui se fait à l’échelle mondiale », rappelle-t-il.

Photo d'archives, AFP

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Peu après la déclaration du Kremlin, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a réagi en appelant à la prudence, rappelant que la « préqualification » et l’homologation d’un vaccin passaient par des procédures « rigoureuses ». « Nous sommes en étroit contact avec les Russes et les discussions se poursuivent », a indiqué Tarik Jasarevic, le porte-parole de l’OMS.

À Berlin, le ministère allemand de la Santé ne s’est pas embarrassé de précautions oratoires et a émis des doutes sur « la qualité, l’efficacité et la sécurité » du Spoutnik V. « Il n’y a pas de données connues concernant la qualité, l’efficacité et la sécurité du vaccin russe », a déclaré une porte-parole du ministère, rappelant qu’au sein de l’Union européenne, « la sécurité des patients est la première des priorités ».

L’expert François Balloux, de l’University College de Londres, a été plus direct encore, qualifiant l’initiative russe de « décision irresponsable et imprudente ».

UNE APPROCHE QUI N’EST PAS NOUVELLE 

Le vaccin Spoutnik V en est un à vecteur viral, c’est-à-dire qu’il utilise comme support un autre virus qui a été transformé et adapté pour combattre le COVID-19. Plus précisément, il est fait à partir d’un adénovirus, une famille de virus très courants. C’est également la technique choisie par l’Université d’Oxford qui utilise un adénovirus de chimpanzé. « Il y a peut-être 6 ou 7 différentes façons de développer un vaccin et ça, c’en est une qui est viable. Elle a fonctionné pour d’autres types de vaccin », indique le professeur Benoît Mâsse.

DISPONIBLE EN JANVIER 2021 

Le fonds souverain russe impliqué dans le développement du vaccin a affirmé que le début de la production industrielle était prévu en septembre. « Plus d’un milliard de doses » ont été précommandées par 20 pays étrangers, a soutenu son président, Kirill Dmitriev. Selon les autorités médicales russes, enseignants et personnels médicaux pourraient commencer à être vaccinés à partir du mois d’août, avant une mise en circulation le 1er janvier 2021 dans la population générale.

DES DOUTES SUR SON EFFICACITÉ 

Le vaccin russe est-il efficace pour combattre la COVID-19 ? La Russie prétend que oui et va jusqu’à affirmer que son effet protecteur pourrait durer jusqu’à deux ans. Or, seule la phase 3 des essais cliniques sur les humains permet véritablement de trancher cette question, rappelle Benoît Barbeau, virologue et professeur en sciences biologiques à l’UQAM. Et elle commence à peine pour les Russes, là où certaines sociétés pharmaceutiques, notamment américaines et britanniques, l’ont entamée il y a quelques semaines déjà.

La phase 3 des essais, qui fait intervenir des milliers de volontaires, contre généralement quelques centaines tout au plus lors des premières phases, est aussi le seul moyen de mettre en lumière des effets indésirables graves, mais rares, rappelle de son côté Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

« On n’a aucune idée si le vaccin est efficace et quel est son niveau d’efficacité. Est-ce qu’il bloque toutes les transmissions, ce qui serait excessivement surprenant ? S’il en bloque seulement partiellement, il en bloque combien ? La moitié, le tiers ? », demande-t-il, rappelant qu’un vaccin peu efficace pourrait causer plus de problèmes qu’il n’en règle, en créant un faux sentiment de sécurité dans la population. 

— Avec l’AFP