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Les moins bons coups de la Caisse

Résultats Caisse de dépôt
Photo d'archives, Ben Pelosse Charles Émond, PDG de la Caisse de dépôt

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Notre premier ministre maîtrise l’art de l’euphémisme. 

« La Caisse de dépôt fait des bons coups dans certains dossiers, fait des moins bons coups dans d’autres dossiers », disait cette semaine François Legault.

Ce « moins bon coup », dans le cas qui nous intéresse, c’est la décision de la CDPQ survenue en février de racheter le bloc de 10 % d’actions restantes de Guy Laliberté dans le Cirque du Soleil, fondé il y a 35 ans.

Un mois plus tard, la planète se confinait, le Cirque annulait tous ses spectacles. Cinq mois après la transaction, privée de revenus, l’entreprise se protégeait de ses créanciers.

Une tentative de rachat dont elle était partie prenante ayant échoué, la Caisse de dépôt rayait cette semaine de ses actifs 228 millions de dollars investis dans le Cirque du Soleil.

Surendetté 

Évidemment, François Legault a raison de dire qu’on ne pouvait pas savoir, le 17 février, que tout fermerait à partir du 12 mars.

Cela dit, elle a le dos large, la pandémie. Parce qu’au moment de conclure la transaction avec Guy Laliberté, le Cirque avait déjà annulé depuis un mois son spectacle Un monde fantastique, présenté à Hangzhou en Chine, justement en raison du coronavirus.

Au moment de décaisser, également, le SARS-CoV-2 batifolait déjà en Iran et mordait l’Italie. Évaluer que des temps durs commençaient pour l’industrie du spectacle et du divertissement n’aurait pas relevé de l’art divinatoire pour un gestionnaire de portefeuille administrant précautionneusement les économies de ses déposants.

En février, surtout, on savait déjà que le Cirque du Soleil était surendetté, la transaction menant à son rachat il y a quelques années ayant porté ses créances à près de 900 millions de dollars, grevant son bilan, soit 5,7 fois son profit annuel.

C’est énorme et ça aurait pu suffire à convaincre l’investisseur prudent de ne pas doubler sa participation dans l’entreprise.

Mais le nouveau PDG de la Caisse, Charles Émond, a préféré faire aboutir la transaction qui avait commencé à se préparer l’automne dernier, alors qu’il était premier vice-président Québec et Planification stratégique globale. On ne connaît pas le prix de la transaction entre la CDPQ et Guy Laliberté. On ne sait pas non plus si le prix avait été revu à la baisse compte tenu de l’incertitude qu’affrontait déjà le Cirque. 

Fétichisme 

Minimalement, c’était donc un investissement risqué, voire téméraire.

Sauf que là où ça commence à être agaçant, c’est quand on voit comment Québec s’est ensuite précipité en mai pour réinvestir 200 millions dans le Cirque, alors que PME, entrepreneurs et travailleurs saignaient dans la rue, victimes du confinement.

Un mois plus tard, on soutenait encore le plan de rachat des créanciers, soutenu par les propriétaires du moment qu’étaient la chinoise Fosun, le fonds texan TPG et la Caisse, toujours elle.

En bref, il semble y avoir eu une volonté de protéger le fleuron que représente le Cirque du Soleil qui tient quasiment du fétichisme. Pas de comptes à rendre pour la marque au soleil espiègle ni pour les administrateurs de la CDPQ qui semblent y avoir un peu trop cru. 

Comme l’a dit le député de Québec Solidaire Vincent Marissal, le cirque a assez duré. Les modalités, les motivations et les coûts de l’investissement de février dernier doivent être exposés aux détenteurs des fonds administrés par la Caisse de dépôt que sont les Québécois. 

Curiosité

Le PDG Charles Émond sera à l’Assemblée nationale lundi à l’occasion de l’étude des crédits et devra répondre aux questions des députés. C’est bien. On aimerait toutefois sentir que le gouvernement est lui aussi curieux de comprendre ce qui s’est passé dans cette transaction, en confiant à une source indépendante le mandat de faire la lumière là-dessus.

Mon collègue Michel Girard suggérait de mandater la vérificatrice générale cette semaine.

Ça serait bien si ça permettait, à tout le moins, de prévenir certains « moins bons coups » dans le futur, surtout quand ils prennent les airs d’un accident qui se cherche un moyen d’arriver.