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La recette de l’échec

La ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault
CAPTURE D'ÉCRAN DU SITE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE La ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault

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En matière de langue, le vernis «nationaliste» de la CAQ s’effrite...

Peu de réponses de la ministre

C’était hier l’Étude des crédits budgétaires 2020-2021 du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, volet immigration, francisation, diversité et inclusion. Ce moment où les députés de l’opposition peuvent questionner la ministre sur les enjeux liés à ce ministère. 

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la ministre Nadine Girault a été questionnée rondement à propos du PEQ, sur la façon dont sont traités les «anges gardiens» migrants qui ont travaillé dans les CHSLD, sur les seuils d’immigration ou encore sur la francisation des nouveaux arrivants au Québec.

L’anglais gagne du terrain au Québec, cela fait beaucoup jaser. Rager, aussi. L’anglais s’installe à Montréal jusqu’à devenir un impératif d’employabilité dans une ville dont la langue officielle est le français; dans une province dont la langue officielle est le français. 

Aussi est-il tout à fait normal que la ministre soit talonnée sur les mesures que compte prendre son ministère afin de corriger la situation. Mais à la lumière de ce que l’on a appris hier, force est d’admettre qu’il y a plus de questions et de préoccupations que de réponses concrètes.

La publication d’articles dévastateurs sur l’anglicisation du Québec, au cours des derniers jours, des titres comme celui-ci, dans Le Devoir: «Mieux vaut parler anglais pour trouver du travail au Québec, révèle un rapport», ont forcé le gouvernement de François Legault à réagir. 

Le ministre Simon Jolin-Barrette a promis un «plan costaud» la semaine dernière, mais, à la lumière des affirmations de sa collègue Girault hier, il y a de quoi se demander comment ce plan pourrait être assez «costaud» pour remédier à l’échec en francisation et contrer l’avancée inexorable de l'anglais dans les milieux de travail, notamment à Montréal et dans la première couronne.

Pas de francisation obligatoire

À l’instar de l’ancien gouvernement libéral, la ministre Nadine Girault refuse de rendre obligatoires les cours de francisation pour les nouveaux arrivants. Plus d’une fois lors de l’étude des crédits, hier, la ministre a été talonnée à ce sujet par la députée péquiste Méganne Perry Mélançon. 

Pourtant, depuis 2015, la proportion des personnes immigrantes admises au Québec qui «ont une certaine connaissance du français» (ce qui ne veut pas nécessairement dire «français conversationnel élaboré») a sans cesse chuté. On en était à 60% en 2015, puis à moins de 50% en 2019. 

Pour les 50% qui ne maîtrisent pas du tout le français, la ministre offre, comme le PLQ, des cours de francisation, mais sur la simple base volontaire. 

Cela n’est rien d’autre que la recette de l’échec.

Et la CAQ ne pourra certainement pas plaider l’ignorance ou blâmer l’ancien gouvernement. François Legault lui-même, en 2017, s’était indigné du piètre bilan du gouvernement libéral en francisation, quand la vérificatrice générale du Québec Guylaine Leclerc, dans un rapport lapidaire sur la question, avait qualifié de «fiasco» la francisation des nouveaux arrivants.

Maintenant au pouvoir, la CAQ n’aurait-elle rien de mieux à proposer? 

Dans un éditorial cinglant, Robert Dutrisac, du Devoir, pointait vers ces ratés titanesques: 

«Dans son dernier rapport, la vérificatrice générale (VG) du Québec, Guylaine Leclerc, a constaté le dysfonctionnement du programme de francisation des immigrants dont est chargé le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI). Cette déplorable situation est pourtant connue depuis des années, et le gouvernement n’a rien fait. Quand il est question de la langue française, sa posture, c’est l’apathie; tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, répète-t-il.»

Les constats de la vérificatrice générale sont pourtant très clairs: 

«Le programme de francisation échoue sur toute la ligne. Moins du tiers des immigrants qui ne parlent pas français ont eu des cours de langue et aucun suivi n’a été fait auprès de ceux qui n’en ont pas fait ou qui ont abandonné les cours, révèle le rapport de la vérificatrice générale [...] Autre constat accablant: les taux de réussite sont désastreux et très peu d’immigrants sont capables de fonctionner en français au quotidien après avoir terminé les huit niveaux. [...]

«Les taux de réussite du cours de francisation sont désastreux. La vaste majorité des immigrants n’atteignent pas le niveau 8, soit le “seuil d’autonomie langagière visé”, c’est-à-dire le niveau minimal de français déterminé par le MIDI pour décrocher un emploi ou entreprendre des études postsecondaires. À l’oral, seulement 9% réussissent à se rendre à ce niveau. À l’écrit, ils sont à peine 3,7% en “compréhension écrite” et 5% en “production écrite”.

«Les désistements et abandons sont nombreux. Au cours des cinq dernières années, 17% des personnes inscrites en francisation à temps plein et 9% de celles inscrites à temps partiel ne se sont pas présentées au cours. C’est parce que les délais d’attente, entre l’inscription et le début des cours, sont trop longs (deux à trois mois en moyenne), suggère la vérificatrice générale après analyse des données. Quant au taux d’abandon, l’an dernier (2017), il était de 31% pour les cours avancés

Voilà la funeste réalité de la francisation des nouveaux arrivants au Québec. 

Dutrisac répétait que le gouvernement Couillard ne voyait aucun problème concernant l’état de la langue française. 

François Legault semble prêt à reconnaître le problème, mais ces belles paroles ne valent pas grand-chose si elles se perdent dans la même apathie que celle dont l’ancien gouvernement a fait preuve sur cette question.

On attend toujours que le vernis «nationaliste» de la CAQ se concrétise en matière de défense et de promotion de la langue française. Assez des beaux discours, par des mesures concrètes, à la mesure de la tâche à accomplir. À Montréal comme ailleurs. 

Pour le moment, le «nationalisme» de la CAQ en cette matière ressemble beaucoup à celui du Parti libéral. C’est à s’y méprendre.