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La langue, au-delà des affiliations

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Qu’on soit souverainiste ou fédéraliste, de gauche ou de droite, conservateur ou libéral, plus «identitaire» ou plus «inclusif», Canadien ou Flyers, l’état du français de notre coin de pays devrait nous inquiéter.

J’écris «coin de pays», et ce n’est pas pour rien: c’est exactement pour cette raison que je crois qu’il faut être naturellement inquiet de l’avenir du français, ici, au Québec.

Parce que nous habitons un coin d’un pays qui est essentiellement anglophone, voisin du plus grand réservoir d’anglophones au monde, et, qui plus est, la plus grande puissance culturelle de notre époque... 

Nous sommes, pour reprendre l’expression consacrée, un village gaulois entouré par les troupes romaines. Au nord du monde, comme disait Gaston Miron.

Cela fait que le Québec tient une position quasi unique dans le monde. Peu de sociétés, à la fois minoritaires en leur pays et majoritaires en leur province, existent sur la carte du monde. 

Et donc, au-delà de nos affiliations politiques, reconnaissons que nous ne sommes pas une société normale, avec un État normal, dans une situation normale. 

Nous ne sommes ni la France, ni l’Allemagne, ni les États-Unis, ni le reste du Canada. Pour être parlée, notre langue doit être voulue. 

Dire cela et reconnaître cela, ce n’est pas être un Chevalier de l’Apocalypse du fait français au Québec. 

Ce n’est pas non plus se replier sur son pied carré et se fermer à l’apprentissage souhaitable d’autres langues. 

Ce n’est finalement pas affirmer que tout va mal, que nos petits-enfants ne parleront plus français – comme l’avait clamé, avec un brin d’électoralisme, François Legault lors de la dernière campagne électorale.

C’est simplement être assez lucide pour constater notre position délicate à l’échelle du monde. Et que cette position rend notre langue dans une précarité systémique. Pas plus, pas moins... 

OQLF

Toujours est-il que la question de la langue a refait une autre irruption dans le débat public dans la dernière semaine, en raison d’un rapport inquiétant de l’Office québécois de la langue française. Réellement inquiétant.

Ce que le rapport exprime: 40% des entreprises dans la province exigent l’anglais comme critère d’embauche. Sur l’île de Montréal, la proportion augmente à 63%!

Cela s’ajoute à un autre rapport de l’OQLF, déposé en 2019, qui soulevait que le français comme langue d’accueil dans les commerces à Montréal avait diminué drastiquement entre 2010 et 2017. 

À l’image du désir des moins de 35 ans de se faire servir en français. Pour ma génération, et je crois que cela est une erreur, le rapport à notre langue est plus utilitaire qu’identitaire. 

Ces rapports, rassemblés, devraient collectivement nous rappeler cette évidence: quand on hausse collectivement les épaules au sort du français, notre langue régresse.

D’abord à Montréal, mais pas seulement. Partout, en fait...

Et quand je dis partout, je ne fais pas seulement référence à des endroits géographiques, je fais aussi référence à notre psyché collective. 

On parle davantage en anglais comme on pense davantage en anglais. Influence certaine de la mondialisation et des médias sociaux, qui écrasent les particularités linguistiques un peu partout dans le monde.

Responsabilité

Maintenant, devant le français qui régresse, plusieurs cherchent à trouver des cibles à abattre. 

Ce serait d’abord la faute aux jeunes qui se désintéressent de la défense du français. 

Ce serait ensuite la faute aux Québécois qui parleraient mal leur langue.

Ce serait finalement la faute aux vagues migratoires et à leur poids démographique qui s’élargit. Aux immigrants, autrement dit.

Mais, je me demande: quelle est la responsabilité des immigrants, des Québécois qui massacrent leur langue et des jeunes dans le fait que les entreprises demandent de plus en plus le prérequis de l’anglais lors de l’embauche?

Ces citoyens, souvent relégués au plus bas de l’échelle sociale, qui se font imposer au lieu d’imposer, seraient-ils vraiment les responsables de l’anglicisation grimpante au Québec?

Plus directement, ont-ils vraiment un mot à dire sur les conditions d’embauche des entreprises?

Comment le nouvel arrivant à Côte-Des-Neiges ou à Notre-Dame-De-Grâce a-t-il rapport dans cette dynamique pernicieuse, qui relève principalement de la mondialisation et des directives des grandes corporations qui se foutent éperdument de notre «précarité linguistique»?

Si nous cherchons de véritables responsables, c’est à nous de nous regarder dans le miroir. Antoine Robitaille, dans sa chronique d’hier, disait que l’ennemi était intérieur. Il a raison.

Les vrais responsables, c’est nous. Nous, au sens de l’État. 

Nous, au sens de notre volonté collective à affirmer le français un peu partout dans la société, en premier lieu par nos institutions sociales et politiques, tout en respectant la décence élémentaire pour la minorité anglophone, les communautés autochtones et les nouveaux arrivants.

Cela a déjà été fait dans le passé, à l’occasion de la loi 101. 

Cela est désirable et peut se faire à nouveau, à l’occasion d’une nouvelle loi.