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Les oubliés de la rentrée

Les classes ont fini en queue de poisson et les études collégiales s’amorcent à distance pour plusieurs

Erianne Blanchette cegep
Photo Simon Clark « Il manque beaucoup de précisions sur les cours, mais aussi sur le port du masque, sur la distanciation, sur les locaux », témoigne Érianne Blanchette, 17 ans, qui entrera en Sciences, lettres et arts. « On n’est jamais allés au cégep, faut pas l’oublier. »

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La rentrée s’annonce stressante et décevante pour la cohorte des malchanceux, ces finissants qui ont eu une fin de secondaire escamotée et qui s’apprêtent à commencer le cégep dans la froideur des cours à distance.

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Érianne Blanchette, 17 ans, vient de s’installer à Québec. Elle n’y a ni amis, ni famille, ni travail. 

«Je ne sais pas trop comment je vais me faire des amis si je suis chez nous devant mon ordi », s’inquiète la jeune femme originaire de Drummondville.

Elle commencera bientôt ses études collégiales en Sciences, lettres et arts au Cégep de Sainte-Foy, à Québec, mais elle n’a toujours aucune idée de la proportion de cours qu’elle aura en classe. 

Comme elle, bon nombre de nouveaux cégépiens ont l’impression de faire partie de la cohorte des « oubliés », ces jeunes qui doivent faire le deuil de deux rituels de vie importants : celui de la fin du secondaire et celui de l’entrée aux études supérieures. 

Le Journal a parlé à une dizaine de jeunes des quatre coins du Québec. Quelques-uns ont hâte, plusieurs craignent d’avoir accumulé du retard dans certaines matières et d’autres n’ont jamais eu de cours en ligne de leur vie et ne savent pas comment ils s’y adapteront. 

«On devait dire adieu à nos cinq années de secondaire en cinq minutes et paf, on est rendu au cégep où on nous dit encore de nous débrouiller », dit Érianne Blanchette. 

Pas d’attention particulière

En juin, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge avait demandé aux cégeps de porter une attention particulière aux nouveaux élèves dans l'offre de cours en personne. 

«On dirait que ce n’est pas ce qui se passe», constate Juliette Gareau-Guérin, 16 ans, qui entrera en Sciences humaines au Cégep du Vieux Montréal. 

Pour l’instant, la seule activité d’accueil dont elle a eu vent à son cégep est un événement live sur les réseaux sociaux. 

En fait, chaque cégépien vivra une réalité différente puisque la formule variera en fonction de l’établissement et du programme. Pour les cours en classe, les laboratoires et les cours pratiques sont généralement privilégiés. 

Plusieurs solutions sont toutefois envisagées par les directions, comme des cours en rotation, où une partie des élèves pourrait être présente tandis que les autres suivent à distance, illustrait le Regroupement des cégeps de Montréal cette semaine. 

Santé psychologique affectée

«On a vu la santé psychologique des étudiants se dégrader énormément en raison de l’isolement au cours de la dernière session», remarque Noémie Veilleux, présidente de la Fédération étudiante collégiale du Québec. 

Il sera donc encore plus important de faire la promotion des services d’aide psychologique et académique, puisque les jeunes n’en seront plus informés par le bouche-à-oreille ou en déambulant dans les corridors, insiste-t-elle. 

  • Écoutez le commentaire de l'animateur Jean-François Baril à QUB Radio:

Malgré tout cela, des étudiants ont au moins l’impression de vivre quelque chose d’«unique» dans l’histoire. 

«Je vais pouvoir dire ça à mes enfants un jour : ta mère a eu peur de ne pas avoir son diplôme d’études secondaires [en raison de la COVID-19]», dit en riant Audrey Bordeleau, 17 ans, qui entrera en Sciences de la nature. 

Rencontre sur Facebook et non en classe  

Des finissants de 5e secondaire ont créé un groupe Facebook pour tisser des liens entre eux et s’épauler avant la rentrée collégiale qui se fera pour la plupart d’entre eux à distance.

Le groupe s’est révélé un tel succès qu’ils sont aujourd’hui plus de 30 000 sur ce lieu de rencontre, qui facilitera leur rentrée bouleversée, à défaut d’un coup de pouce du gouvernement pour aider à leur transition.

Rosalie Paquette et Annie-Claude Labrie, 17 ans, n’en reviennent pas de voir l’ampleur qu’a pris ce qui devait être au départ « un lieu d’échange entre amis », mais qui est rapidement devenu l’immense groupe «Les secondaires 5 en quarantaine».

«Ça devait être un petit groupe pour passer les messages sur comment on vivait la fin de notre secondaire, sur ce que faisait notre école, etc. Mais comme on est tous dans le même bateau aussi pour le cégep, ça a permis de nous retrouver entre nous», explique Rosalie, qui administre le groupe avec son amie.

Se serrer les coudes

Rapidement, les messages ont afflué de gens qui cherchaient à entrer en contact avec d’autres étudiants pour demander de l’aide. 

Cette première rencontre virtuelle a minimisé les effets de la distance que créeront les cours en ligne et l’absence d’activités d’accueil et d’initiation, qui sont elles aussi passées dans le tordeur de la pandémie.

« Ça a permis à un paquet de gens de se faire des amis, de se sentir moins seuls. On réalise qu’on est une belle cohorte, c’est beau de voir tous ces gens-là s’entraider. Si ce n’était pas de ça, je serais encore plus déboussolée de ma rentrée », confie Annie-Claude Labrie, inscrite en théâtre. 

Des réalités différentes  

Le Journal a recueilli les témoignages d’une dizaine d’étudiants qui commencent le cégep dans le contexte complètement fou de la pandémie.

Viser la médecine  

Erianne Blanchette cegep
Photo courtoisie

Même ceux qui ont de la facilité à l’école peuvent avoir des raisons d’être stressés. Audrey Bordeleau, 17 ans, rêve de devenir pédiatre. La jeune Montréalaise a donc besoin d’avoir la meilleure cote R possible afin d’être acceptée en médecine à l’université.

«Moi j’étais au public. On a commencé à avoir des exercices à faire deux mois après [le début de la crise].» Or, elle sera en concurrence avec des étudiants sortant du privé et qui auront eu des cours en ligne dès le début du confinement. 

«En chimie, je vais avoir une marche à monter», illustre-t-elle.

Elle n’hésite donc pas à remettre à leur place les gens qui traitent les étudiants de sa cohorte de «chanceux» qui «l’ont eu facile» en raison de l’annulation des examens du ministère. 

«Ce n’est pas de la chance ! C’est la pire façon de finir.»

Doublement stressée  

Erianne Blanchette cegep
Photo Martin Alarie

Il fut une époque où Camille Daoust, 18 ans, croyait ne jamais finir son primaire. Et même s’il n’y avait pas eu la crise sanitaire, la rentrée au cégep aurait été stressante pour elle. 

La jeune Longueuilloise cumule plusieurs troubles d’apprentissage, comme la dyslexie. « Pour moi, finir mon secondaire, c’était énorme. » 

« Quand Legault a dit qu’il n’y aurait pas de bal, j’ai commencé à pleurer. Je me disais : “ça se peut pas !” »

Enfant, elle a passé des années à stagner dans des classes ordinaires où l’aide n’était pas adéquate. Elle a retrouvé le goût de l’école dans une classe adaptée, mais c’est en entrant à Vanguard, une école spécialisée pour les troubles d’apprentissage, que tout a débloqué. 

En un an, elle a rattrapé les trois derniers niveaux du primaire. Puis, d’année en année, elle a vu ses notes augmenter. 

« En secondaire 5, j’ai eu 80 % en français. J’étais vraiment fière. »

Elle commencera bientôt une technique en éducation spécialisée. Mais avec toutes les zones floues qui demeurent, les choses iront-elles aussi rondement ? se demande-t-elle.

Défi techno  

Erianne Blanchette cegep
Photo courtoisie

« Le seul cours en ligne que j’ai eu, c’était pour un cours de conduite », dit en riant Kellyann Tourigny, 17 ans. 

L’étudiante de Princeville, dans le Centre-du-Québec, considère que la fin de son secondaire ne lui a pas permis de s’exercer. « C’était ma sœur qui m’installait les plateformes en ligne », avoue-t-elle. 

La Fédération étudiante collégiale croit d’ailleurs qu’une formation aux outils technologiques devrait être accessible. Car ce n’est pas parce que les jeunes maîtrisent les réseaux sociaux qu’ils maîtrisent aussi ces outils, note la présidente, Noémie Veilleux. 

Perdre son appart avant la rentrée  

Erianne Blanchette cegep
Photo Chantal Poirier

Quand Rosalie Paquette a fait le choix de quitter Montréal pour Arts et technologies des médias au Cégep de Jonquière, elle se doutait bien qu’elle vivrait un peu de stress, mais jamais elle n’aurait cru perdre son appartement à moins de deux mois de la rentrée. « J’ai perdu ma place en résidence parce qu’ils ont dû couper plusieurs chambres pour respecter les mesures. Donc à un mois et demi de mon arrivée, en plein été, je devais me trouver une place où vivre », raconte la jeune femme qui habitera finalement dans une famille jonquiéroise pour sa première année.

« On aurait pu faire mieux »  

Erianne Blanchette cegep
Photo Chantal Poirier

« C’est sûr que si je vois que j’ai juste des cours en ligne, je vais être inquiète », témoigne Juliette Gareau-Guérin, 16 ans, qui n’a toujours pas reçu son horaire.

« J’aurais aimé qu’il y ait un peu d’effort pour tenir compte du fait qu’on est nouveaux, que c’est notre première session », dit l’étudiante de Montréal. Elle ne blâme personne pour la fin abrupte de son secondaire, mais elle croit que cette déception doit être prise en compte.