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«Lake Success»: l’Amérique à la dérive

Gary Shteyngart
Photo courtoisie, Patrice Normand Gary Shteyngart

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Avec une lucidité sans faille et un sens de l’absurde incomparable, l’écrivain américain d’origine russe Gary Shteyngart dresse le portrait d’une Amérique complètement déboussolée dans son nouveau roman, Lake Success. À travers le personnage de Barry, un riche New-Yorkais de 43 ans qui part en cavale, il montre une autre facette de l’Amérique – non pas celle des riches, mais celle des autres.

En entrevue par courriel, Gary Shteyngart explique que New York, ses artistes et ses intellectuels sont habituellement ses sujets de prédilection, mais qu’il en a été autrement pour ce livre. « Récemment, j’ai réalisé qu’ils vivaient maintenant à La Nouvelle-Orléans, à Berlin, à Los Angeles ou dans le Mile-End. Il ne restait plus que des banquiers à New York. J’ai décidé de devenir ami avec quelques-uns et j’ai passé quatre années à socialiser avec ces hommes et leurs familles. Et c’était assez brutal. »

 À la fin, il ne pouvait plus les supporter. « C’était presque comme s’ils vivaient dans une communauté fermée, mais que cette communauté s’appelait Midtown ou Upper East Side. Leurs conjointes ne les aimaient pas, leurs enfants ne les connaissaient pas... et puis je me suis dit, “Ah, ça ferait un bon personnage de roman !” »

Ainsi est née l’histoire de Barry Cohen, 43 ans, qui plaque tout et monte dans un autobus Greyhound dans le but de refaire sa vie au Nouveau-Mexique. 

« Plus que tout, je voulais explorer l’Amérique, un pays où j’ai émigré quand j’étais enfant. À l’approche des élections de 2016, plusieurs d’entre nous ont eu le sentiment que ce n’était pas le pays que nous avions choisi ou celui dans lequel nous étions nés », écrit-il. 

« Dans mon autre roman, Super triste histoire d’amour, une mère coréenne dit à sa fille, “Nous sommes venus en Amérique. Et pour quoi ?” On pourra peut-être entendre la même chose de la part de gens qui se demandent quel est le but de vivre dans une ploutocratie déclinante et xénophobe. »

Un vrai « schmuck »

Gary voulait que Barry, son personnage principal, soit un vrai « schmuck », dit-il en employant un mot yiddish qui signifie être extraordinairement idiot. « Je voulais qu’il soit un “schmuck” qui venait d’une famille triste, dénuée d’habiletés sociales. Je ne souhaite pas que mes lecteurs l’adorent... mais au moins qu’ils comprennent que quelqu’un comme lui existe vraiment. »

Gary, comme son personnage, a voyagé à travers toute l’Amérique, le plus souvent à bord d’autobus Greyhound malodorants. « J’ai voyagé sur le Hound, comme on l’appelle, pendant des mois, et je me suis arrêté dans les mêmes villes que Barry. »

Il était d’ailleurs à bord d’un bus quand il a entendu dire pour la première fois que Trump allait gagner ses élections. « Je me souviens d’avoir été sceptique... j’en avais beaucoup à apprendre ! » 


♦ Gary Shteyngart est né à Saint-Pétersbourg en Russie. Il est arrivé aux États-Unis en 1979.

♦ Il a publié de nombreux livres : Absurdistan, Super triste histoire d’amour et Mémoires d’un bon à rien.

♦ Il est un fan du Québec et a fêté son 30e anniversaire à L’Express !

EXTRAIT   

Gary Shteyngart
Photo courtoisie

« Et là, Barry comprit ce qui venait de se passer. Il s’était fait avoir. Tout cela n’était qu’un coup monté par l’écrivain et la doctoresse. Il avait besoin de matériaux pour son roman sur le monde de la finance. Elle était tombée sur Seema dans le hall, avait appris à qui elle était mariée, avait arrangé ce dîner. Il avait besoin d’un personnage qui travaille dans un fonds spéculatif et il en avait un sous les yeux. »