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Au royaume des bons sentiments

Au royaume des bons sentiments
Photo commons.wikimedia.org

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Un ami m’a fait une observation tellement juste qu’elle ne quitte plus ma tête.

Toutes les nouvelles ou presque, dit-il, sont aujourd’hui accompagnées de témoignages d’experts. 

Eux, ils savent, eux vont nous expliquer.

Il n’y a jamais eu autant d’experts. Chaque domaine a les siens.

Quand il n’y en a pas, il faut en trouver... quitte à les inventer.

Excusez

Cela pose deux problèmes.

Le premier problème est que beaucoup de gens s’improvisent experts.

Prenez la COVID-19. L’expert authentique sera un épidémiologue. 

Par les temps qui courent, s’il est authentiquement expert, il s’avancera prudemment tant nous avons peu de certitudes. 

Mais dans une manifestation antimasque, vous verrez monter à la tribune un médecin de famille.

Il se drapera dans le manteau de la science sérieuse en disant : « La science, c’est l’art de douter ».

La phrase est généralement fondée. Mais ici, elle est utilisée pour miner un large consensus scientifique.

Le gars se pose en expert, mais c’est un militant.

Le deuxième problème est que nos médias traitent souvent une expérience personnelle comme si elle transformait en expert la personne qui l’a vécue.

Lui, il « sait » puisqu’il l’a vécu. Vous, vous ne pouvez pas savoir.

Une femme tombe sur un gars lourd dans un party très arrosé. Elle le repousse à répétition.

On enfonce une porte ouverte en disant que c’est inacceptable. 

La femme dit qu’elle s’est sentie « violée dans sa tête ».

D’accord, mais ce témoignage fait-il de la personne une autorité dans le domaine ? 

Non, mais c’est ainsi que les médias présenteront son histoire.

Vous, vous ne l’avez pas vécu. Vous ne pouvez pas comprendre. Taisez-vous ou ne parlez que pour approuver.

Une personnalité de la télévision a un enfant qui souffre d’un trouble particulier.

Cette personnalité est invitée sur les plateaux de télévision. Elle ne se contente pas de raconter son histoire, ses difficultés.

Elle explique ce que le gouvernement devrait faire : investir dans ce domaine, prendre des ressources dans les domaines moins prioritaires (ceux des autres), etc.

Son interlocuteur n’osera pas le contester. Son histoire est tellement attendrissante. Seul un sans-cœur pourrait s’opposer, n’est-ce pas ?

Le racisme ? Si vous êtes membre d’une minorité « racisée », pour prendre le nouveau vocabulaire, votre parole a un poids supplémentaire.

Vous pourrez dire des conneries et on n’osera guère vous confronter.

Vous vous improviserez historien. Vous nous raconterez que c’est ainsi depuis des siècles.

Le vrai historien, lui, sera discret et infiniment soucieux des nuances. Mais les nuances, ça ne fait pas des articles très palpitants. 

Je, je, je

Vous être gros, agressé, agressée, minoritaire, « racisé », malchanceux, traumatisé, victime, discriminé, etc. ?

Raconter votre histoire, donner votre point de vue ne suffira pas. 

Vous direz comment les choses devraient être sur la base de ce que vous avez vécu et ressenti.

Vous êtes devenu un « expert », une source fiable, une parole à citer. 

Les médias boiront votre histoire comme du petit lait. On vous réinvitera.

« Je ressens, donc je pense, donc c’est la vérité. »

Telle devrait être la devise de notre époque.