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Une urgence nationale

Young man reading a book
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Un Québécois sur cinq aurait de graves carences en lecture. Un sur deux serait en situation d’analphabétisme fonctionnel.

Des carences en français bien de chez nous!

On parle beaucoup, récemment, d’anglicisation, du français qui est en perte de vitesse au Québec, à Montréal notamment. On s’inquiète du fait que l’anglais s’impose de plus en plus au sein de certains espaces de travail.

  • Écoutez Steve E. Fortin à QUB radio:

Et si la principale menace, en ce qui concerne la vitalité du français au Québec, était ailleurs? Et si c’était plutôt du côté des locuteurs québécois bien «de souche» qu’il fallait regarder en premier lieu?

Car s'il est vrai que le français sera toujours fragile ici, en raison de sa position minoritaire sur un continent très majoritairement anglophone, cela ne nous dispense pas de constater que ce qui menace la vitalité du français au Québec, ce sont d’abord et avant tout les graves difficultés qu’ont trop de Québécois et de Québécoises à maîtriser les bases de la langue: la grammaire, la syntaxe écrite et orale, les compétences de lecture et de compréhension de texte.

En bref, une proportion effarante de Québécois peinent à comprendre, à écrire et à parler convenablement leur propre langue. 

Quel français protégerons-nous?

Toute volonté d’assurer la pérennité du français au Québec doit prendre en compte cette grave problématique de littératie* et d’analphabétisme. 

Il y a cinq niveaux à partir desquels on mesure les compétences en littératie: au premier niveau (ou en deçà si quelqu’un n’a aucune aptitude en français), la personne est considérée comme analphabète. 

Au deuxième niveau, la personne éprouve de graves difficultés de lecture et de compréhension de la grammaire ou de la syntaxe. Cette personne se trouve en situation d’analphabétisme fonctionnel.

Selon la Fondation pour l’alphabétisation du Québec, 19% des Québécois sont au premier niveau (analphabètes) et 34% au second (analphabètes fonctionnels). D’où la statistique que l’on croise souvent à ce sujet; 53% des Québécois sont en situation d’analphabétisme (complet ou fonctionnel).

Il est urgent que l'on s'attarde à ce problème et que l'on trouve des moyens pour le surmonter. Un genre d'«urgence nationale». 

Car la problématique est connue depuis longtemps, les chiffres ayant très peu changé depuis une décennie. 

La campagne électorale de 2018

Lors de la campagne électorale de 2018 au Québec, la question des graves carences en littératie avait refait surface. La Centrale des syndicats du Québec avait interpellé les différents partis politiques afin que ceux-ci s’intéressent davantage à la question de l’éducation aux adultes: 

«Dans un contexte où plusieurs emplois exigeant notamment un bon niveau de littératie sont, et seront, à pourvoir dans les prochaines années, on ne peut pas se permettre, comme société, de laisser de côté des dizaines de milliers de personnes analphabètes.»

Tiré du même article de Radio-Canada, cette précision importante de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui s’est penchée sur les conséquences des problèmes de littératie: 

«La capacité à gérer les informations et à résoudre des problèmes en utilisant un ordinateur devient une nécessité à l’heure où les applications TIC [technologies d’information et de communication] deviennent omniprésentes au travail, à l’école, à la maison, et dans les interactions sociales de façon plus générale.»

On le sait, le gouvernement québécois s’apprête à «déposer un plan “costaud” pour défendre la langue française», notamment suite à la publication du plus récent bilan de l’Office québécois de la langue française, qui tirait la sonnette d’alarme au sujet de «l’avancée inexorable de l’anglais dans les milieux de travail, particulièrement à Montréal».

Voilà qui est salutaire, pour peu que le gouvernement prenne conscience du problème et agisse de manière musclée pour rétablir le français comme langue de travail dans une province dont la langue officielle est le français.

Mais de quel français parle-t-on ici? 

Il ne saurait y avoir de plan ou de stratégie visant à «défendre le français» qui ne tienne compte de ce cancer qui ronge notre capacité à parler, à comprendre, à écrire notre langue nationale: l’analphabétisme et les carences en littératie d’un trop grand nombre de Québécoises et de Québécois.

Le défi est de taille: l’avancée inexorable de l’anglais d’un côté et l’analphabétisme endémique de l’autre. Mais ce n’est qu’en reconnaissant l’ampleur de la tâche que nous parviendrons, collectivement, à remettre le train sur ses rails, à assurer la pérennité du français au Québec.

*On définit la littératie de la façon suivante: «la capacité de comprendre, d'évaluer, d'utiliser et de s'approprier des textes écrits pour participer à la société, réaliser ses objectifs et développer ses connaissances et son potentiel».