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Les tigres de papier

Étudiant
Photo d'archives

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Richard Martineau notait qu’une partie de notre jeunesse a le « piton » de l’indignation collé au fond.

On s’énerve autant devant une prof qui dit le mot « nègre » parce qu’il est dans le titre du livre, que devant une statue, que devant la couleur des acteurs d’une télésérie, que devant un innocent tué lors d’une intervention policière.

Zéro gradation, zéro nuance.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Laboratoires

Pour comprendre, il faut regarder là où la plupart des gens ne songent pas à regarder.

Il faut regarder dans les universités. Elles sont les incubateurs, les laboratoires où se fabriquent cette idéologie et cette rage.

Pensez-vous que ces jeunes ont inventé leurs discours ?

Des profs leur enseignent cela, l’ayant eux-mêmes repris d’auteurs américains à 99,9 %.

Je ne m’insurge pas vraiment.

Je suis pour la liberté académique presque totale, donc pour leur droit d’enseigner ce qui est souvent un tissu de conneries.

Mais je m’insurge contre l’abyssale déconnexion entre leur idéologie et leur situation personnelle.

On se dit solidaire des « pôôôvres » minorités ethniques et religieuses.

En réalité, ils ont un mode de vie, un statut professionnel, des goûts personnels à des années-lumière de ceux qu’ils disent défendre.

Veulent-ils redresser des injustices ? Non, ils veulent avoir raison.

Partagent-ils leur misère ?

Ils gagnent dans les six chiffres, ont une indéboulonnable sécurité d’emploi et un formidable régime de pension, et habitent de beaux quartiers rénovés, dont les pauvres ont été chassés parce que le logement y est devenu inabordable.

Font-ils preuve de courage personnel ?

En écrivant dans Ricochet ? En attendant l’année sabbatique ?

En allant du colloque de Paris à celui de San Diego, où ils parleront de la grosse misère de Montréal-Nord ?

Car on vomit le pétrole, mais on prend l’avion quatre fois par année.

Désintéressés ? Ils sont les plus impitoyables quand vient le temps de noyauter un département, de contrôler les embauches et d’écarter les collègues qui pensent autrement.

La vérité est qu’ils n’habitent pas le même monde que ceux qu’ils disent défendre.

Pour eux, le « Noir », l’« Autochtone », le « musulman » sont des abstractions, des créatures purement théoriques.

Le plus près qu’ils s’en approchent, c’est quand ils mangent dans un charmant restaurant « ethnique », ou quand ils assistent à un spectacle de « musique du monde » entre gens de toutes les couleurs, pour autant qu’ils soient aussi distingués qu’eux.

En fait, ils ne s’approchent pas de ces « opprimés », car ils savent ce qu’ils trouveraient.

Ils trouveraient des gens qui ne sont pas de gauche, qui lisent Le Journal de Montréal, qui regardent OD, qui rêvent d’une « bonne job » de comptable pour leurs enfants.

Ouache...

Influents

Ce qui excite cette nouvelle élite, comme l’appelait Christopher Lasch, ce n’est pas la fin des injustices, c’est la certitude de sa supériorité morale.

Ce sont des révolutionnaires d’opérette, de salon, des tigres de papier.

Mais ils enseignent, ils écrivent, ils publient. Et ils ont de l’influence, car il est vrai que les idées mènent le monde.

Pour le meilleur et pour le pire...