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L’attentat dont on ne parle pas

Pouvez-vous imaginer un 29 janvier où l'on ne soulignerait pas l’attentat de la grande mosquée de Québec?

L’attentat dont on ne parle pas
ILLUSTRATION DELF BERG

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C’était hier le 4 septembre. Et chaque année, à cette date, un petit frisson me passe dans le dos. En fait, un gros frisson.

Car, quand on a eu la chance de discuter avec des gens qui étaient sur place au Métropolis le soir du 4 septembre 2012, après la victoire du Parti québécois, croyez-moi, ça donne froid dans le dos.

  • Écoutez Steve E. Fortin à QUB radio:

Ce soir-là, pour la première fois de l’histoire du Québec, une femme accédait à la plus haute fonction, celle de première ministre. Tsé, en matière de proverbial «plafond de verre», celui-là est pas si pire pantoute.

Je n’ai pas lu grand-chose là-dessus non plus, hier. Ni de la part de féministes ni dans les médias, qui soulignaient pourtant à gros traits, il n’y a que quelques semaines de cela, le fait que Dominique Anglade soit devenue la première femme à diriger le PLQ...

Le 4 septembre 2012, le Québec a été visé en son cœur, à cause du résultat de son choix démocratique. La première femme à devenir première ministre n’a pas eu le droit de terminer son discours de victoire. Non, on a attenté à sa vie avant qu’elle puisse terminer ses remerciements.

Richard Henry Bain, un «amoureux du Canada à l’âme troublée», comme le titrait La Presse pour caractériser le terroriste, se pointe au rassemblement du PQ avec la ferme intention de faire un carnage.

La différence entre lui et Alexandre Bissonnette, terroriste de la mosquée? L’arme du premier s’est enrayée.

Quand on écoute les témoignages des agents de la Sûreté du Québec, des gardes du corps ou encore des gens qui étaient sur place, on comprend à quel point il s’en est fallu de peu; que, si l’arme du tireur ne s’était pas enrayée, la première ministre elle-même aurait pu y passer.

Richard Henry Bain: un terroriste

En 2018, quand Richard Henry Bain a tenté de faire réduire sa peine de prison, voici comment le procureur de la Couronne Dennis Galiatsatos a parlé du tueur:

«Le 4 septembre 2012, armé de fusils d’assaut, d’explosifs et d’assez de munitions pour équiper une petite armée, il a tenté de mettre à genoux la démocratie [...]

«Une petite fille a perdu son père en raison d’une croisade absurde voulant que “les Anglais se réveillent”, l’harmonie culturelle et linguistique a été secouée. Le Canada a été propulsé sur la scène mondiale pour toutes les mauvaises raisons.»

Selon le procureur de la Couronne, «Bain mérite l’appellation de “terroriste” pour l’attaque mortelle commise au Métropolis».

Le même procureur qui, en 2016, avait expliqué à Radio-Canada qu’une partie de la preuve n’ayant pas été dévoilée lors du procès était pourtant équivoque:

«Le procureur a aussi souligné le fait que certains éléments de preuve n'avaient pas été dévoilés avant le procès. Il cite notamment la déclaration que l'accusé a faite en novembre 2012 à la psychiatre Marie-Frédérique Allard, selon laquelle il voulait “tuer le plus de séparatistes possible”, y compris la chef Pauline Marois.»

Et plus loin:

«Je peux vous assurer que la position du ministère public sur la sentence va refléter le fait que, selon moi, le 4 septembre 2012, M. Bain s'est attaqué à des techniciens de scène, à des citoyens, à des policiers, mais il s'est aussi attaqué à la démocratie.»

Ce n’est pas rien: un homme s’est attaqué au fondement même de notre démocratie, il a visé un groupe précis de la société québécoise – les indépendantistes –, il y a eu mort d’homme, l’intention était manifestement haineuse... et pourtant, on peut omettre, un 4 septembre, de rappeler ce qui s'est passé ce soir-là.

Pas un mot, silence complet

J’ai posé la question à un artiste québécois qui était dans la salle ce soir-là. Je lui ai demandé pourquoi.

Pourquoi sommes-nous si frileux, collectivement, à l’idée de parler de cet attentat terroriste? Car on ne se refuse pas les grandes discussions à la radio d’État francophone pour analyser les tenants et aboutissants des attentats de la grande mosquée ou de Polytechnique. Ce qui est sain et nécessaire.

Mais on discute peu de l’attentat du Métropolis. Pourquoi?

Sa réponse fut saisissante, mais pas surprenante: «Car ce sont des indépendantistes qui étaient visés. Sinon quoi?»

En effet, sinon quoi?