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Les criminels visent votre assiette

Pour combler leurs pertes, ils se lancent dans les produits comestibles du cannabis pour concurrencer la SQDC

jujubes au cannabis
Photo courtoisie, SPVM En plus d’avoir confisqué près de 1400 kg de pot sur le marché illégal à Montréal entre les printemps 2019 et 2020, les policiers du SPVM y ont également vu apparaître dans leurs perquisitions une foule de nouveaux produits dérivés ou comestibles du cannabis, comme des barres véganes, des jujubes, des sachets de thé glacé infusé au pot et un pot de miel au THC.

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Le crime organisé et les trafiquants de cannabis illicite, qui ont perdu 30 % de leur marché au profit de l’État québécois, ont entrepris de se renflouer en vendant une panoplie de nouveaux produits dérivés du pot.

C’est le constat que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) fait de plus en plus dans ses enquêtes sur l’industrie du cannabis illégal, presque deux ans après la légalisation de cette drogue douce au pays.

« On voit que le marché illégal s’est adapté en offrant une plus grande diversité de produits, comme des produits dérivés et comestibles qui ne sont pas offerts en vente légale à la SQDC. Nos policiers saisissent de tout », a fait valoir au Journal l’inspecteur David Bertrand, du service des enquêtes criminelles du SPVM.

Suçons, chocolat, brownies, miel, jujubes, biscuits, muffins, barres tendres véganes et thé glacé apparaissent notamment sur le menu des produits comestibles au pot que les policiers ont confisqués à Montréal en 2019 et 2020.

Sans oublier des baumes à lèvres, de la crème pour la peau, des huiles, ainsi que des produits de vapotage de cannabis que le SPVM a retirés du marché clandestin.

Pas contrôlés

Du cannabis non transformé.
Photo courtoisie, SPVM
Du cannabis non transformé.

« Ce qui est préoccupant avec ces produits dérivés, c’est que le client ne sait pas vraiment ce qu’il consomme, prévient l’inspecteur Bertrand. Il n’est pas en mesure de juger de la qualité de ces produits souvent fabriqués dans des usines artisanales, avec des normes d’hygiène qu’on ne peut pas contrôler et qui ne sont jamais vérifiées. »

Ce haut gradé sert également une mise en garde, plaidant que ces produits saisis par la police puis analysés en laboratoire contiennent souvent des taux de THC de trois à dix fois plus élevés que la recommandation de Santé Canada.

Des sachets de thé glacé infusés au cannabis.
Photo courtoisie, SPVM
Des sachets de thé glacé infusés au cannabis.

« Aussi, dans les produits dérivés, l’effet est plus long avant d’arriver. Alors souvent, on n’a pas d’effet, on en consomme plus et c’est là qu’arrivent des intoxications », ajoute-t-il.

Le marché illégal du cannabis s’est résolument tourné vers l’utilisation accrue de l’internet et des médias sociaux pour attirer sa clientèle et mener ses affaires.

Ce n’est pas légal

« Pour solliciter les jeunes, ils vont utiliser beaucoup les médias sociaux en passant leur message avec des beaux menus attrayants, des photos, des prix. C’est quasiment du clé en main. Aussi, les jeunes qui ne sont pas vigilants se disent à tort que si ces vendeurs ont un site internet, ça doit être légal », explique la commandante Manon Dupont, responsable des équipes d’enquêtes de la section ACCÈS Cannabis et des produits de la criminalité au SPVM.

Des barres véganes au cannabis.
Photo courtoisie, SPVM
Des barres véganes au cannabis.

Les produits au cannabis pour vapoteuses seraient en plein essor, selon le SPVM, en rappelant qu’ils demeurent illégaux. Les succursales de la SQDC (Société québécoise du cannabis) n’en offrent toujours pas pour des raisons de protection de la santé.

« Des jeunes pensent que c’est légal, mais ça dépend du contenu qu’on utilise dans la vapoteuse. Si on retrouve du THC à l’intérieur, ça devient illégal. Il y a encore un travail d’information à faire », d’après la commandante Dupont.

Un pot de miel contenant du THC.
Photo courtoisie, SPVM
Un pot de miel contenant du THC.

Les prix du cannabis sur le marché illégal sont restés stables et avantageux, soit autour de 7 $ le gramme.

« Mais maintenant, dans le marché noir, ils ajoutent des frais de livraison. De petits montants, de 5 $ ou de 10 $, avec lesquels on arrondit la facture. C’est leur nouvelle stratégie. Le client pense que c’est une aubaine, mais en ajoutant ces frais de livraison, on arrive à peu près aux mêmes prix que la SQDC », mentionne la commandante Dupont.


♦ Dans son rapport annuel diffusé en juin dernier, la SQDC se félicitait d’avoir accaparé « plus de 30 % des parts du marché illicite » en « seulement 18 mois d’existence », avec des ventes nettes de 311 millions $ correspondant à 47 tonnes de cannabis, durant l’année fiscale 2019-2020.

 

EN CHIFFRES   

  • 5867 kg de cannabis saisis par les policiers au Québec entre le 1er avril 2019 et le 31 mars 2020, dont 1357 kg de cannabis saisis à Montréal par le SPVM   
  • 1 milliard $ : évaluation du marché québécois du cannabis, comparativement à 5,9 milliards $ dans tout le Canada   
  • Plus de 46 860 kg de cannabis vendus sur le marché légal par la SQDC entre avril 2019 et mars 2020, pour une somme de 311,6 millions $   
  • Les ventes à la SQDC en 2019-2020 ont enregistré une hausse de 337 % par rapport à sa première année d’exercice en 2018-2019 (9922 kg vendus pour des recettes de 71 millions $)   
  • La SQDC a réalisé 7,7 millions de transactions en succursale et sur le web en 2019-2020 pour un montant moyen de 46,30 $ par achat      

Sources : SQDC, ministère de la Sécurité publique du Québec, SPVM, Statistique Canada

Marché noir immunisé contre la pandémie  


Le marché illégal du cannabis est resté immunisé contre la pandémie de COVID-19 à Montréal et dans le reste du Québec.

« La pandémie n’a pas ralenti la vente et la production de cannabis illégal parce qu’il s’agit d’un marché où l’approvisionnement est local. Il n’y a donc pas eu de pénurie ou de hausse de prix, comme on le voit avec des drogues importées comme la cocaïne », ont expliqué la commandante Manon Dupont et l’inspecteur David Bertrand au Journal.

Les trafiquants ont cependant dû s’adapter au confinement dans la province, le printemps dernier.

« Ils se sont trouvé de nouvelles stratégies de livraison en évitant le contact de main à main avec le client, en laissant le cannabis dans une boîte aux lettres ou un autre lieu convenu entre eux, selon la commandante. Ils vont aussi accepter des virements Interac pour se faire payer. La clientèle passe de plus en plus de commandes sur l’internet. »

La police doit dorénavant « suivre la technologie, surveiller l’internet et les médias sociaux, et être avant-gardiste dans ses techniques d’enquête » aux dépens du marché illicite du cannabis, qui a beaucoup évolué depuis la légalisation du pot en octobre 2018.

Plusieurs nouveaux joueurs indépendants — non affiliés ou sous le contrôle du crime organisé — ont fait leur entrée sur ce marché avec
la « fausse croyance » qu’ils ne risquent plus de se faire prendre par la police, d’après l’inspecteur Bertrand.

Ce dernier ajoute que la pègre asiatique contrôle toujours une bonne partie de la production de cannabis — principalement les « maisons de pot » transformées en serres intérieures — destinée au marché illégal et à l’exportation vers les États-Unis.

Légal en hausse

« On a enlevé beaucoup d’argent qui allait dans les poches du crime organisé, mais il parvient à continuer d’en exporter à l’extérieur du Québec. Cette partie-là n’a pas été touchée par la légalisation », a dit l’inspecteur, en prédisant que « la part du marché légal va continuer d’augmenter et de gagner de la clientèle ».

À preuve, la Société québécoise du cannabis (SQDC) annonçait jeudi dernier que ses ventes ont atteint 110 millions $ entre la fin mars et la fin juin 2020, malgré le confinement, contre 45 millions $ durant la même période en 2019.

La société d’État, qui compte 42 succursales, veut en avoir 70 d’ici mars 2021. Son offre de produits pourrait aussi être bonifiée « pour attirer les consommateurs du marché noir à la recherche de produits comestibles, tout en assurant la protection de la santé des personnes plus jeunes », selon le porte-parole de la SQDC, Fabrice Giguère.