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Brutalité policière: nuances, svp!

Manifestation anti-racisme
Photo Chantal Poirier

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Vous ne le saviez pas? Il y a grève de professeurs et d’universitaires au Canada aujourd’hui. Au nom des «tueries incessantes, par une police anti-Noirs, de citoyens noirs aux États-Unis et au Canada».

  • Écoutez Steve E. Fortin à QUB radio:

Tueries? Au Canada?

Dans un message publié sur la page «scholarstrikecanada», signé par des dizaines de professeurs et d’universitaires, on appelle à la grève en raison de «tueries incessantes, par une police anti-Noirs, de citoyens noirs aux États-Unis et au Canada».

J’ai relu deux fois.

Des tueries incessantes de citoyens noirs par une police anti-Noirs au Canada? Au Québec? Car il y a des signataires du Québec dans le lot.

Ai-je manqué quelque chose? Des bavures comme George Floyd, comme Jacob Blake? Au Canada? De manière répétée, comme aux États-Unis?

N’ajustez pas votre appareil, il n’y en a pas. Tout n’est pas parfait, aucun système de police ou de justice ne l’est. Mais le Canada et le Québec ne sont pas les États-Unis en matière de brutalité policière. Même pas proche.

Des pommes et des carottes. Rien à voir.

Mais on croirait parfois que, dans certains milieux, on souhaite presque que ce fléau existe chez nous. Pour pouvoir manifester comme aux États-Unis. Comme à Portland.

Donc, on fait comme si. Comme si les «tueries incessantes» existaient aussi au Canada, au Québec. Comme si des dérives policières comme l'assassinat en pleine rue de George Floyd par des policiers de Minneapolis se produisaient aussi ici. Et souvent.

Et plus loin dans le message, des universitaires:

«Nous nous joindrons à des milliers d'universitaires [...] dans une action militante connue sous le nom de Scholar Strike pour protester contre la brutalité policière anti-Noirs, raciste et coloniale aux États-Unis, au Canada et ailleurs.»

À ceci, on ajoutera les revendications habituelles de «définancement de la police».

Comme il est plus que douteux de plaquer la réalité des États-Unis, en matière de brutalité policière, sur la réalité canadienne et québécoise, il ne reste plus que l’angle militant pour justifier cette action militante. On l’aura compris.

La réalité de la brutalité policière

Cet angle hyper-militant ne doit pas occulter ou se soustraire à une remise en question nécessaire des pratiques policières dans les deux pays. Par exemple, au Canada, il y a certainement des questions à se poser concernant la surreprésentation des personnes autochtones quand il y a mort aux mains des policiers.

En juin dernier, le réseau CTV a produit une analyse détaillée des 100 plus récents décès aux mains des policiers. Fait non négligeable, les journalistes expliquent qu'il n’est pas facile d’enquêter sur les décès qui surviennent lors d’interventions policières.

Sur ces 100 derniers décès, l’identité de la personne n’avait pas été révélée dans 28 des cas; dans 6 autres cas, aucune information n'avait été donnée sur la race du défunt. Le Québec fait bande à part au chapitre de la transparence, note-t-on dans l’article, puisque l’identité de toute personne qui meurt aux mains des policiers est révélée par le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), une instance qui n’existe qu’au Québec.

Reste donc 66 décès à analyser.

On observe que, si les autochtones ne constituent que 5% de la population canadienne, ils comptent pour 38% de ces décès. Dans une moindre mesure, on dira que la population noire est elle aussi surreprésentée (3% de la population, 9% des décès).

Les autres «minorités visibles» comptent pour 19% de la population et 5% des décès. La population blanche: 73% de la population et 48% des décès.

Si la réalité canadienne n’a rien à voir avec celle des États-Unis, cela n’empêche pas qu’une remise en question des pratiques policières soit de mise.

Plus récemment, les décès de Romeo Wesley et de Debralee ChrisJohn, tous deux autochtones de l’Ontario, ont entraîné une grande révision des pratiques d’intervention des policiers auprès des membres des Premières Nations. Dans le second cas, l’agent en cause a été reconnu coupable de négligence criminelle causant la mort.

Aux États-Unis...

Quand on observe et que l’on compare la brutalité policière et les statistiques de décès aux mains des policiers chez nos voisins du Sud, on remarque tout de suite une différence marquée: il y a plus de morts au prorata de la population et une proportion beaucoup plus grande est de race noire.

Selon le site Statista, qui compile ce genre de données, entre 2015 et août 2020, en calculant par million d’habitants, les populations noire et hispanique sont surreprésentées. Aussi, vous risquez beaucoup moins de mourir aux mains des policiers si vous êtes blanc, c’est l’évidence.

Selon Statista, les États-Unis font bande à part quand on les compare à toute autre nation analogue, en ce qui concerne le nombre total de décès aux mains des policiers. La prolifération des armes à feu y est pour quelque chose, tout comme la militarisation de la police et une différence marquée des politiques de formation et d’embauche des policiers.

Toutefois, au moment où certains militants appellent à «définancer» la police au Canada, il est important de rappeler que des villes comme Toronto et Ottawa connaissent des flambées de violence par arme à feu.

À Toronto, les fusillades se produisent très fréquemment. En date du 17 août dernier, on dénombrait pas moins de 274 fusillades (en 230 jours, soit plus d’une par jour en moyenne), dont 125 se sont soldées par des morts ou des blessures.

Le journaliste Jeremy Cohn rappelait en juillet dernier qu’il y avait tellement de fusillades à Toronto que les médias ne les rapportaient que dans les cas où il y avait des blessés.

En fin de compte, quand on traite de ces questions, de la brutalité policière, des morts aux mains des policiers, de la prolifération des armes et de la violence, il est important, me semble-t-il, de faire preuve de nuance.

Ce qui se passe aux États-Unis ne peut être plaqué sur la réalité canadienne – et encore moins québécoise – sans nuances, pour les seules fins du militantisme.

Quand on le fait, comme les universitaires militants cités plus haut, on occulte les efforts et les initiatives probantes chez nous. La «révolution de la police» amorcée à Longueuil par le chef Fady Dagher, par exemple.