/opinion/blogs/columnists
Navigation

La grande débarque de Québec solidaire

Coup d'oeil sur cet article

On se demande parfois comment le parti de «gauche» au Québec réussit à éviter les analyses réalistes par rapport à sa débarque depuis l’élection de 2018.

Sous le radar

En fin de semaine dernière, j’écoutais – et je lisais aussi – l’analyste Martine Biron de Radio-Canada à propos du caucus présessionnel du Parti libéral du Québec. Zéro complaisance, une analyse dure, mais réaliste, de l’état de ce parti; dissensions, chute totale dans les appuis au sein de l’électorat francophone, un parti à rebâtir.

  • Écoutez Steve E. Fortin à QUB radio:

Idem quand on lit à propos du Parti québécois. Pas difficile de trouver des analyses sans complaisance qui font état de l’ampleur de la tâche du parti indépendantiste pour réussir à sauver les meubles.

Oui, sauver les meubles. Pour l’heure, c’est ce qui attend le prochain chef. Au mieux. Bâtir une équipe respectable et faire office d’opposition nationaliste crédible.

Pendant ce temps, Québec solidaire, qui prépare aussi la prochaine session, passe pas mal sous le radar.

Pourtant, comme le soulignait l’analyste des sondages Philippe J. Fournier, Québec solidaire aurait perdu le tiers de ses appuis depuis la dernière élection. C’est énorme. Et quand on regarde dans le détail, la formation des Nadeau-Dubois et Massé serait éjectée du «reste du Québec».

Adieu les percées faites en région lors de l’élection de 2018. QS a ceci de commun avec le Parti libéral, ce sont des formations politiques antinationalistes qui se disputeront des sièges à Montréal.

Drôle de revirement de situation. Après avoir cannibalisé le vote péquiste à Montréal, voilà que QS courtisera celui des libéraux sur le terrain des luttes anti-laïcité, de l’idéologie diversitaire et de l’allergie au nationalisme pourtant très soft prôné par François Legault.

D’ailleurs, c’est rigolo de voir la cheffe du PLQ et le co-porte-parole de QS se tirailler sur le terrain du «progressisme»...

Selon Fournier, si le PLQ peut compter sur sa vingtaine de sièges captifs fort d’un segment de l’électorat qui votera «rouge» en toutes circonstances et peu importe le candidat ou l’offre politique de l’opposition, la situation est plus problématique pour Québec solidaire:

« [...] selon les chiffres actuels, Québec solidaire est le parti ayant le plus reculé depuis 2018: sa moyenne actuelle est de 11% (QS avait obtenu 16% des votes en 2018). [...]

«Tout comme en 2018, il y a une course pour la troisième place: QS remporte six sièges en moyenne et le PQ, quatre (ces partis avaient remporté 10 sièges chacun en 2018). Notons toutefois que, malgré que QS se trouve à une moyenne plus élevée, le potentiel de croissance en matière de sièges demeure tout de même plus important au PQ. Néanmoins, la base de QS demeure solide: le parti ne semble pas en voie de perdre ses sièges montréalais. Alors qu’au PQ, une seule circonscription reçoit présentement l’étiquette “PQ solide”, soit Matane-Matapédia, le comté du chef intérimaire Pascal Bérubé. Joliette, Jonquière, Îles-de-la-Madeleine et Rimouski penchent habituellement du côté du PQ, mais ces circonscriptions sont considérées comme des pivots selon le modèle.

«En d’autres termes, QS possède “un plancher” plus élevé, mais “un plafond” plus bas que le PQ.»

Renier sa parole

Elle est là, précisément, la grande débarque de Québec solidaire. Des sièges solides sur l’île de Montréal, mais son expulsion quasi complète du Québec en dehors de l’île.

La grande réussite de 2018 pour le parti de gauche était justement sa capacité à arracher des sièges en région. Hormis le comté de Catherine Dorion – catégorisé «pivot» par Qc125 –, QS est relégué aux oubliettes en région.

Et on dira «par sa très grande faute».

Le parti de «gauche» a fait une croix sur ses aspirations de s’établir en région le jour où il a renié sa parole concernant la laïcité. On se souviendra que quelques semaines seulement après l’élection de 2018, QS enterrait pour de bon son frêle appui à Bouchard-Taylor, lequel avait bien servi le parti en campagne électorale en lui évitant de défendre ce qui allait venir; une adhésion sans nuances à l’antinationalisme. Dont une lutte sans merci au projet de loi 21 qui allait suivre.

Pourtant, perspicace, tout nouvellement élu dans Jean-Lesage, Sol Zanetti, lors de son assermentation comme député, avait déclaré ceci (contexte tiré d’un article de Patrice Bergeron de La Presse canadienne sur le malaise du parti face à la laïcité):

«QS prône depuis longtemps le “compromis” de la commission Bouchard-Taylor, mais un débat pourrait être soulevé au sein du caucus sur cette position, a laissé entendre mercredi le leader parlementaire du parti, Gabriel Nadeau-Dubois. [...]

«Rappelons que le rapport de la commission Bouchard-Taylor préconisait l’interdiction du port des signes religieux chez les représentants de l’autorité de l’État, policiers, procureurs, juges, gardiens de prison.

«M. Zanetti a été questionné à de nombreuses reprises à savoir s’il était, par exemple, personnellement d’accord à ce qu’on interdise à une étudiante en techniques policières l’exercice de son métier parce qu’elle porte un voile. Il a répété qu’il endossait la position de son parti, mais sans vouloir donner son point de vue personnel.

«Je me range derrière le compromis (Bouchard-Taylor), a-t-il déclaré. [...] Mon point de vue personnel là-dessus n’est pas important. Je trouve qu’il serait vraiment antidémocratique que des gens se fassent élire sur un programme politique et qu’après, ils fassent le contraire.»

Eh bien, voilà.

La grande débarque de Québec solidaire en région, c’est beaucoup ça. Un parti qui s’est fait élire en appuyant le principe de la laïcité et qui, une fois élu, a cédé aux arguments rageurs de sa frange la plus radicale.

Car il y a une marge énorme entre l’appui à Bouchard-Taylor de la campagne électorale de l’automne 2018 et l’adhésion, au printemps 2019, à la plus radicale opposition à la laïcité que prônent l’extrême gauche diversitaire et les plus ardents défenseurs du multiculturalisme, parmi lesquels on compte, rappelons-le, les orthodoxes religieux en tous genres.

Ainsi, le Sol Zanetti qui jurait se ranger derrière Bouchard-Taylor, car ce serait «antidémocratique de se faire élire sur un programme politique et faire ensuite le contraire», sera de ceux qui se joindront aux manifestations des radicaux anti-laïcité en arborant le macaron contre la loi 21 (j’en parlais ici) au son des slogans de racisme et de xénophobie visant la majorité des Québécois.

La grande débarque de Québec solidaire, c’est beaucoup ça. La radicalisation de ce parti; son adhésion aux dogmes woke, diversitaire, au multiculturalisme maquillé en «interculturalisme» afin de s’éviter de nommer l’évidence.

Ce parti qui s’est encabané sur l’île de Montréal autour de l’UQAM et de Concordia. Ce parti qui ne parle plus aux gens de la gauche plus modérée ailleurs au Québec.

Dans un texte fort intéressant, ce membre et bénévole dévoué de Québec solidaire, qui a travaillé à faire élire Vincent Marissal à Montréal, explique pourquoi il quitte son parti:

«Ce discours ultra identitaire qui réduit les individus à la couleur de leur peau, leur orientation sexuelle, leur identité de genre efface les véritables origines des inégalités entre noirs et blancs et autres et qui importe beaucoup de ses rationalisations de la société Étatsunienne est une démonstration claire de l’Américanisation du Québec. Cette gauche se dit inclusive, mais écrase et ostracise tous les imparfaits perçus au nom de leur propre suprématie moraliste.

«Cette impotence volontaire absolument violente et égoïste au sein de cette gauche fut une grande et révélatrice déception. »

Cette déception qui fut ressentie et palpable chez beaucoup de gens à gauche...