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De l’infériorité à la générosité

LES ROSE
Courtoisie Alors qu’on commémore les cinquante ans de la crise d’Octobre, le film Les Rose vient brasser des choses complexes en nous.

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Mon grand-père retenait ses larmes en me racontant l’histoire.

Alors qu’il était adolescent à travailler sur les chantiers, un compagnon de travail avait perdu des doigts sur un fendoir et avait pris deux heures pour se faire coudre, avant de reprendre son poste en tentant d’ignorer la douleur et cette nouvelle invalidité. 

Le soir venu, un contremaître anglais était rentré dans le camp pour invectiver l’infortuné en le traitant de voleur : il n’avait pas « dépunché » pendant son passage à l’infirmerie. Le salaire d’une journée complète de travail s’ajouterait à ce qu’il aura perdu ce jour-là.

Récit d’infériorité

Les Canadiens français n’ont pas connu l’esclavage comme les Afro-Américains. Venus ici en hommes libres, ils ont toutefois connu le racisme des autorités coloniales françaises dès la deuxième génération.

Conquis au 18e siècle, gardant les curés pour seule élite, puis placés en minorité par l’Acte d’Union puis la Confédération, ce « peuple sans histoire et sans littérature », comme disait Lord Durham, porte toutefois en lui un long récit d’infériorité.

En 1961, les hommes canadiens-français du Québec entre 25 et 29 ans ont en moyenne 9,8 années de scolarité. Pour comparer, les Afro-Américains sont allés à l’école 10,8 ans à cette époque. Les francophones gagnent en moyenne 52 % du salaire des anglophones.

Encore aujourd’hui, les Québécois sont moins diplômés que les autres Canadiens et ils accèdent moins à la propriété. Cet écart est encore plus prononcé en isolant les francophones.

Pour expliquer ça, on dit que les Québécois sont moins vaillants, que notre État est moins efficace, que notre héritage français ou catholique, voire notre fermeture au monde, nous prédisposent moins au succès.

On oublie pourtant une réalité mathématique et inéluctable : on partait de plus loin et nous avons reçu moins de richesse en héritage que nos concurrents.

Trajectoire

Le Québec ne gagnerait rien à se complaire dans le récit larmoyant d’un peuple dont tous les malheurs s’excuseraient par une histoire malencontreuse. C’est plutôt en se faisant confiance que nous pouvons aspirer à plus.

C’est toutefois faire l’impasse sur une partie importante de notre identité que de nier que cette infériorité a influencé notre trajectoire. On ne peut pas comprendre les gens qui vivent ici si on n’accepte pas ça. C’est évident que ça a laissé des traces.

Plus juste

Alors qu’on commémore les 50 ans de la crise d’Octobre, le film Les Rose vient brasser des choses complexes en nous. On ne souscrit pas à la violence et on ne fait pas de farce avec l’idée de mettre un ministre dans un coffre de char. Il faut toutefois entendre le récit de jeunes Québécois des années 1960 ayant vu leurs parents se tuer au travail et se priver de rêver pour arracher une substance aux leurs. Ils voulaient une autre vie pour eux, que leurs enfants ne soient pas tenus dans l’infériorité à cause de leurs origines.

En 2020, nous y sommes largement parvenus, mais le rattrapage n’est pas complété. Le contexte actuel nous invite à refonder nos rapports avec les peuples autochtones et à réexaminer notre passé avec un œil critique. Les manifestations contre le racisme qui nous semblent parler davantage de ce qui se passe aux États-Unis qu’ici nous forcent quand même à nous demander comment notre société peut être plus juste et égalitaire.

Cela dit, c’est en acceptant cette part de nous-mêmes, ce passé douloureux qui explique beaucoup ce que nous sommes, que nous pouvons bâtir un Québec plus généreux.