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Le pouvoir idéologique des médias

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Ceux qui suivent la course à la chefferie du Parti Québécois le savent, elle se distingue par la grande qualité de la réflexion politique des candidats.

Qu’on soit sympathique au PQ ou non, il faut reconnaître que Paul St-Pierre Plamondon, Frédéric Bastien, Guy Nantel et Sylvain Gaudreault ont travaillé. 

Ils ont abordé des questions complexes comme la critique du régime fédéral, la démondialisation, l’immigration, l’avenir du français à Montréal, et tout cela, évidemment, dans la perspective du combat souverainiste. 

Certes, les deux débats les opposant n’étaient pas très convaincants, mais il faut moins en faire porter la responsabilité aux candidats qu’aux apparatchiks du PQ qui ont imposé un format de débat étouffant, en plus de poser des questions sans grande pertinence. 

Pourtant, plusieurs commentateurs s’entêtent à croire que les candidats ne parlent que de la date prochaine du référendum et sont conséquemment obsédés par des questions de «mécanique référendaire», alors que ce n’est pas le cas.

De même, on l’a vu récemment lors de la course à la chefferie du Parti conservateur, les médias ont placé au cœur de la course la question de l’avortement et du poids de la droite religieuse dans le parti, alors qu’il suffit de se pencher un peu sur sa réalité pour savoir que les conservateurs canadiens savent très bien qu’ils ne rouvriront jamais sérieusement le débat sur l’avortement, d’autant qu’ils ne le souhaitent même pas. 

La course était bien plus intéressante qu’on ne l’a reconnu, et la victoire d’Erin O’Toole s’explique notamment parce qu’il aura présenté une vision du conservatisme canadien ancrée dans l’histoire du parti et du pays qui ne se laisse pas réduire au simple statut d’alternative comptable du Parti libéral. 

Mais les médias laissent croire que le Parti conservateur est hanté par une tentation pro-vie quasiment irrépressible et qu’il suffirait qu’on cesse de les surveiller pour voir la droite religieuse s’emparer de sa direction. Ils nous font comprendre aussi que le conservatisme devrait se contenter d’être économique: dès qu’il aborde les questions identitaires ou culturelles, on l’accuse de devenir obscurantiste.

Dans ces deux cas, le récit médiatique déforme la réalité au point de la fausse pour le commun des mortels. Comment expliquer cela? C’est un peu comme si certains schèmes d’explications s’étaient incrustés dans le récit médiatique et qu’ils s’imposaient automatiquement dès lors qu’on aborde certains sujets. 

L’analyse médiatique est devenue autoréférentielle et imperméable aux faits qui pourraient la contredire. 

Ces schèmes d’analyse se présentent comme des évidences absolues qu’on ne saurait contester: les péquistes parlent de référendum, les conservateurs d’avortement, et il en sera toujours ainsi. 

Qu’on se comprenne bien: je ne dis pas que les péquistes sont étrangers à la référendite, et que les conservateurs ne doivent pas gérer la mouvance religieuse qui s’anime dans leurs rangs et qui pèse dans l’Ouest du Canada: je dis qu’en centrant le récit médiatique à propos de ces partis sur ces questions, on déforme leur réalité au point de la fausser.

Les médias disposent d’un pouvoir immense: celui de mettre en récit la réalité, de former l’esprit public, de définir les grands enjeux pertinents pour une société, ou du moins, la manière dont ils se présentent à elle. Et on peut comprendre que de plus en plus d’hommes politiques se méfient des grands médias pour chercher à rejoindre eux-mêmes la population, et ne plus voir leur message détourné ou déformé par ceux qui ont décidé de plaquer à tout prix leur grille d’analyse sur les événements. 

De ce point de vue, les médias sociaux ont permis aux politiciens de libérer leur parole du formatage médiatique qui la réduisait à quelques clips et ils retrouvent la capacité de s’adresser directement aux électeurs. 

Cela nous ramène indirectement à la vieille tradition des journaux de partis qui assumaient clairement leur ligne idéologique et même politique. 

Quoi qu’on en pense, elle n’était pas sans vertus. Il est normal et légitime qu’un homme politique cherche à maîtriser son message et la manière dont il est représenté publiquement. Et disons-le clairement, autant les journalistes ont raison de questionner les leaders politiques, autant les leaders politiques ont raison de ne pas accepter d’être simplement des personnages du théâtre médiatique.

On peut même voir le problème plus largement à l’échelle du monde occidental. 

Tout le pouvoir idéologique des médias tient dans leur capacité à définir qui est respectable et qui ne l'est pas, qui est admirable et qui est détestable, qui mérite le titre d'humaniste et qui mérite le titre de polémiste, qui doit être vu comme progressiste, et qui sera jugé rétrograde. 

Ils ont le pouvoir de fixer le «sens de l'histoire» et de juger qui «s'enferme dans le passé». Ils peuvent coller une étiquette dépréciative aux courants politiques qu'ils n'apprécient pas et même aux médias qui vont contre la vision du monde dominante, soit en les accusant de diffuser des fake news, soit en leur collant aussi une étiquette idéologique. Et quand on ne leur obéit pas, ils se laissent aller à la tentation du rappel à l'ordre. En d'autres temps, la dissidence consistait à s'opposer à l'État. 

À certains égards, ce l'est encore aujourd'hui, à l’heure où le régime diversitaire se laisse aller à sa tentation pénalitaire. Mais aujourd'hui, la dissidence consiste aussi à s'opposer au système médiatique, à ne pas se soumettre à ses catégories. 

Si certains leaders politiques se sentent traités injustement par les médias, ils ont raison de le dire.