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Marquées par ce qu’elles ont vu dans un CHSLD

Quatre travailleuses de la santé se remémorent avec émotion le début de la crise

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Photo Agence QMI, Joël Lemay Marie-Christine Cyr, habituellement récréologue dans un centre d’hébergement de Laval, a assisté des patients mourants atteints de la COVID-19.

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Plusieurs travailleuses de la santé qui ont changé de carrière ou de département pour prêter main-forte au plus fort de la crise ont été bouleversées par ce qu’elles ont vécu. Mais elles se disent aujourd’hui prêtes à affronter la deuxième vague.

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« Je suis restée près d’un homme que je ne connaissais pas jusqu’à sa mort, parce que sa femme âgée, qui était incapable de venir à son chevet, m’a dit au téléphone : ‘‘je vous le confie’’ », raconte Marie-Christine Cyr.

La femme de 31 ans s’excuse de ne pas réussir à raconter son histoire sans un sanglot. 

En temps normal, elle est récréologue et organise des activités au CHSLD Fernand-Larocque à Laval, mais lorsque la pandémie a frappé, elle a plutôt prodigué des soins à des patients mourants.

Autour d’elle, trois autres femmes et collègues ont de la difficulté à retenir leurs larmes. L’émotion se ressent même à deux mètres et avec un masque. La fatigue aussi. 

Elles se souviennent du bruit que fait l’oxygène administré à un aîné, du travail d’équipe, de cette infirmière qui annonce le décès d’un patient dont elle venait de s’occuper. 

« Si les gens voyaient les personnes mourir de la COVID comme nous, tout le monde mettrait [son] masque, peste Ginette Paquin, infirmière à la retraite qui est venue aider après l’appel du premier ministre François Legault. Ou s’ils avaient un proche malade, les gens se protégeraient et n’iraient pas dans les karaokés [qui sont d’ailleurs de nouveau interdits]. » 

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Beaucoup d’efforts

Dans la grande salle où sont alignés des lits réservés aux prochains patients atteints de la COVID-19, les femmes autour de Mme Paquin acquiescent à ses propos. 

« On a travaillé tellement fort, et il ne faut pas que nos efforts ne servent à rien », ajoute Solange Ackah, qui est venue en renfort comme préposée aux bénéficiaires à la Place Bell au milieu de la crise à Laval.

La travailleuse sociale a également contracté la COVID-19 et a perdu 6 kilos en deux semaines.

« Femmes de cœur » 

Sa collègue France Dion a travaillé comme microbiologiste pendant 30 ans et n’a pas hésité une seconde à donner son nom pour devenir préposée aux bénéficiaires.

« Il y avait un besoin de femmes de cœur. Je me suis inscrite et j’ai découvert une nouvelle passion, lance-t-elle fièrement. J’aime les personnes âgées. J’ai promis à une dame tantôt que j’irais la visiter. Elle n’a pas de visite, ce sera moi sa visite aujourd’hui. »

Elles sont unanimes : elles ne craignent pas la deuxième vague. Pour une fois, elles se sentent mieux outillées.  

« J’ai eu la COVID. J’ai vu des résidents mourir. Nous n’étions pas prêts pour la première vague, mais là on est prêtes et on va y retourner pour eux », lance Marie-Christine Cyr, supportée par ses collègues. 

CHSLD Fernand-Larocque  

  • 98 résidents   
  • 71 d’entre eux ont eu la COVID-19   
  • 24 sont décédés       

Des employés fragilisés et anxieux ont besoin d’aide  

Plusieurs employés de la santé sont « fragilisés », « en détresse », « anxieux » et ont besoin « d’aide psychosociale », selon des sondages et constats des différents établissements.

Depuis la première vague de la COVID-19, 49 % des travailleurs du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval sont en détresse ou « dans une incapacité fonctionnelle légère ou réversible », selon un sondage réalisé auprès de 1500 employés.  

Une « situation préoccupante » qui touche des infirmières, des inhalothérapeutes, des préposés aux bénéficiaires, du personnel d’entretien. 

« Ça signifie que la personne est fatiguée, mais elle devrait être capable de passer au travers facilement », explique Julie Lamarche, directrice des ressources humaines du CISSS de Laval, qui a mis sur pied ce sondage entre le 8 et le 21 juillet. 

« État critique »

Toutefois, 19 % du personnel est « dans une incapacité plus grande et persistante à passer au travers », résume Mme Lamarche. 

« Les gens ont ressenti beaucoup d’émotions. [...] Ils ont le sommeil agité, sont souvent fatigués, ils s’isolent davantage ou ont plus de colère », énumère-t-elle.

À Laval, 3 % du personnel se trouve dans un « état critique ». Une situation qui nécessite un plus grand soutien et parfois des soins médicaux.

« Avec ce sondage, on veut aller plus loin. Qu’est-ce qu’on peut faire avant la deuxième vague pour protéger, soutenir, écouter, outiller et considérer ? [...] On veut que ces chiffres diminuent, on veut que le personnel se sente bien », insiste Mme Lamarche, qui organise une semaine de reconnaissance à partir du 21 septembre pour remercier les employés.

Soutien psychosocial 

À la suite de deux éclosions aux CHSLD Laflèche à Shawinigan et Monseigneur-Paquin à Saint-Tite, le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec a aussi effectué un sondage interne auprès de ses salariés.

Environ le quart des employés, majoritairement le personnel qui donne les soins, ont répondu qu’ils avaient « en ce moment, besoin de soutien psychosocial ».

Dans ces deux établissements, respectivement 28 % et 21 % des travailleurs présentent un niveau d’anxiété préoccupant. 

Le CISSS de Chaudière-Appalaches a, quant à lui, vu une hausse des demandes au programme d’aide aux employés en juillet et août par rapport à l’an passé. 

D’autres régions, dont l’Estrie, ont aussi vu une augmentation des demandes d’aide. Selon la direction, plusieurs employés ont eu besoin de consulter pour gérer leur anxiété, par exemple. L’an passé, les demandes de soutien étaient plutôt axées sur les relations interpersonnelles difficiles. 

La situation s’observe aussi au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal où le personnel s’est tourné vers un programme d’aide aux employés dans le cadre de la pandémie.