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La fois où ils sont allés trop loin

La tentative de meurtre sur notre collègue a provoqué une série de réactions à la violence des motards

Michel Auger
Photo d'archives, Jacques Bourdon Deux jours après l’attentat, près d’un millier de journalistes ont manifesté pour  soutenir leur collègue tombé sous les balles des motards et rappeler l’importance de la liberté de presse dans une société démocratique.

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Si les Hells Angels croyaient effrayer et faire taire les journalistes en tentant d’assassiner Michel Auger en l’an 2000, ils se sont mis le doigt dans l’œil.

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Les motards ont commis « la pire erreur de leur vie » en s’attaquant au reporter-vedette du Journal de Montréal, estimait d’ailleurs l’ex-premier ministre Lucien Bouchard, cinq ans après l’attentat.

  • Écoutez l'entrevue de Michel Auger avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Car, pour plusieurs observateurs, ce fut là le geste de trop. Un crime si odieux qu’il a provoqué une série de réactions face à ce « climat de terreur que le crime organisé était en train d’instaurer », selon Michel Sarrazin, qui était le directeur de la police de Montréal à l’époque.

La première réponse est venue des journalistes. Deux jours après l’attentat, dans un élan de solidarité inégalé, un millier de professionnels de l’information ont envahi l’avenue du Mont-Royal pour dire « NON à l’intimidation ».

Jeune reporter à l’époque, je tenais à couvrir la manifestation. Pour moi, c’était une façon d’honorer un mentor.

Encore aujourd’hui, je considère qu’il s’agit d’un des textes les plus importants que j’ai signés en 30 ans de carrière.

Voir tant de journalistes réunis, des vedettes aux plus obscurs pigistes, pour dénoncer cette attaque à la démocratie et défendre la liberté de presse avait quelque chose de solennel et d’émouvant à la fois.

« Ce rare esprit de corps de la profession témoignait d’une force tranquille, désormais inattaquable », avais-je alors constaté dans mon papier. « Aujourd’hui, nous sommes tous des Michel Auger », avait bien résumé un collègue d’alors, le chef de pupitre Jean-Marie Bertrand.

Scrutés à la loupe

Le message aux commanditaires du crime n’était pas crié, mais résonnait tout autant : vous pouvez tirer un journaliste, mais vous ne pourrez jamais tous les tuer ; il y en aura toujours un pour reprendre le flambeau et révéler vos horribles secrets.

D’ailleurs, après l’attaque insensée sur notre confrère, les motards criminels ont plus que jamais été scrutés à la loupe par les médias québécois.

Au Journal, Dany Doucet, aujourd’hui rédacteur en chef, a mis sur pied une escouade d’une demi-douzaine de reporters pour épier sans cesse les moindres faits et gestes de ces bandes hors-la-loi.

Plusieurs autres médias se sont aussi mis à s’intéresser davantage aux ravages du crime organisé dans notre société.

Le peuple en a eu assez

Puis, à l’ire des journalistes s’est ajoutée une grogne populaire. Jusque-là assez timide, malgré les centaines de meurtres liés à la guerre des gangs, la population a commencé à se faire entendre après avoir constaté que c’était un mythe de croire que ces bandits ne faisaient que s’entretuer entre eux.

Quelques semaines plus tard, plus de 2000 citoyens ont d’ailleurs osé manifester contre la violence gratuite des motards quand Francis Laforest, un propriétaire de bar de Terrebonne qui ne tolérait pas le trafic de stupéfiants dans son établissement, a été battu à mort à coups de bâton de baseball.

Devant la pression médiatique et populaire, les politiciens n’ont donc pas eu le choix de bouger.

Des millions et une loi

Les forces policières ont aussitôt obtenu les ressources qu’on avait omis de leur fournir jusque-là malgré les crimes tous plus odieux les uns que les autres commis par les motards : meurtres de gardiens de prison, menaces envers des avocats et des juges et mort du petit Daniel Desrochers, fauché par une explosion rue Adam, à Montréal.

À Québec, le ministre de la Sécurité publique Serge Ménard a réussi à faire débloquer rapidement une somme de 35 M$, qui a servi notamment à l’achat d’un système de surveillance électronique à la fine pointe de la technologie et au financement de nombreuses filatures et écoutes électroniques.

Au fédéral, la Gendarmerie royale du Canada a aussi obtenu 200 M$ de plus pour lutter contre le crime organisé.

Cela a permis d’accélérer des enquêtes, qui ont abouti avec la rafle de 150 motards dans l’Opération Printemps 2001, la déstabilisation du crime organisé et l’élimination des clans guerriers.

Fini l’intimidation

Enfin, après des années de tergiversations, Ottawa a fini par donner plus de mordant à sa loi antigang.

La loi C-24 a notamment permis de frapper là où ça fait mal avec la saisie des biens acquis avec de l’argent sale.

Elle a aussi recensé de nouveaux crimes, comme l’intimidation envers des intervenants du milieu judiciaire et les journalistes.

Évidemment, les motards criminels n’ont pas été éradiqués. Dommage.

Affaiblis un moment, les Hells Angels sont depuis revenus en force et sont aujourd’hui tout aussi puissants et riches qu’avant. Mais ils se font plus discrets, moins arrogants et la guerre des gangs a cessé de provoquer des meurtres en série.

C’est au moins ça de pris.