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L’avenir sombre d’un pays plus divisé que jamais

Normand Lester pose un regard sévère sur la plus grande puissance du monde

Normand Lester
Photo Chantal Poirier

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« Oh my god ! » titrait Le Journal le lendemain de la victoire de Trump en 2016. C’est exactement ce que je me suis dit lorsque, la veille, les réseaux américains ont annoncé la défaite d’Hillary Clinton à cause du collège électoral, alors qu’elle avait obtenu 3 millions de voix de plus que son adversaire.

• À lire aussi: Vers une présidentielle de tous les dangers

Comme la plupart des commentateurs qui suivent la politique américaine, je ne pouvais me convaincre qu’un individu aussi méprisable, aussi dépourvu des qualités et des compétences nécessaires, puisse accéder à la Maison-Blanche. Puis, je me suis dit qu’il ne resterait pas là longtemps. 

Ses partisans allaient se lasser de ses hémorragies de mensonges et d’outrances. 

Le Congrès voterait rapidement sa destitution : l’homme devait son accession à la présidence au sérieux coup de pouce de Vladimir Poutine, l’autocrate qu’il admire et qu’il envie. 

Il se passe rarement une semaine sans que Trump tienne des propos qui révèlent son ignorance abyssale des dossiers et sa propension à dire n’importe quoi : différends vindicatifs avec ses alliés de l’OTAN ; propos louangeurs envers des dictateurs repoussants ; promesses électorales non tenues ; attribution rageuse de ses échecs à Barack Obama et à ses prédécesseurs à la Maison-Blanche, démocrates comme républicains. 

Malgré tout, sa cote de popularité, dans les sondages, passe rarement sous la barre des 40 %. 

Les blancs sous-éduqués qui constituent sa base lui restent fidèles, coûte que coûte, advienne que pourra. Seul l’enthousiasme à son endroit des femmes blanches des banlieues montre des signes de fléchissement.

Un tournant

Peu avant les élections de mi-mandat de 2018, j’ai décidé d’écrire un livre dans lequel je tente de comprendre comment les Américains ont remis leur destinée entre les mains d’un individu aussi moralement, mentalement et intellectuellement inapte à gouverner la puissance dominante de notre époque. 

Ce n’est pas seulement leur avenir qui est menacé, mais celui de la planète entière (pollution, réchauffement planétaire, etc.) et particulièrement le nôtre, son voisin d’à côté qui dépend économiquement et militairement (NORAD, OTAN, etc.) des États-Unis.

Je couvre les États-Unis depuis 50 ans. Je suis allé dans pratiquement toutes les régions du pays et j’ai été à même de voir à l’œuvre les légions de l’Empire américain au Vietnam en 1973.

Les nombreuses cartes de presse de Normand Lester témoignent bien du nombre important d’évènements, dont plusieurs concernant la politique américaine, qu’il a couverts durant sa carrière.
Photo courtoisie, Normand Lester
Les nombreuses cartes de presse de Normand Lester témoignent bien du nombre important d’évènements, dont plusieurs concernant la politique américaine, qu’il a couverts durant sa carrière.

Ici, il s’agit du sommet Reagan-Gorbatchev de Washington de 1987, moment décisif dans les relations américano-soviétiques.
Photo courtoisie, Normand Lester
Ici, il s’agit du sommet Reagan-Gorbatchev de Washington de 1987, moment décisif dans les relations américano-soviétiques.

Retour en arrière

J’ai commencé à suivre l’actualité américaine à partir de Montréal. J’avais été accrédité à l’ONU après que Radio-Canada eut aboli son poste de correspondant permanent à New York. 

Nommé correspondant à la Maison-Blanche en 1976, j’ai continué à me rendre à New York régulièrement et, aussi, un peu partout aux États-Unis en fonction de l’actualité.

Voici sa carte d’accréditation auprès de la police de New York, qui lui permettait de se faufiler plus facilement sur les lieux d’évènements.
Photo courtoisie, Normand Lester
Voici sa carte d’accréditation auprès de la police de New York, qui lui permettait de se faufiler plus facilement sur les lieux d’évènements.
Normand Lester à la convention du parti démocrate de 1980 au Madison Square Garden à New York.
Photo courtoisie, Normand Lester
Normand Lester à la convention du parti démocrate de 1980 au Madison Square Garden à New York.

Ensuite, à mon retour de Paris, j’ai continué à suivre l’actualité américaine depuis Ottawa et Montréal, me rendant aux États-Unis lorsque des événements l’exigeaient.

Le 11 septembre 2001, j’ai participé à la synthèse des événements de la journée au Téléjournal

Dans les semaines suivantes, je me suis rendu à Washington et à New York afin de faire un suivi de l’attaque du World Trade Center et du Pentagone pour l’émission Le Point

Je me souviens des aéroports américains déserts et des avions vides lors de mes déplacements avec mon équipe.

Durant ma carrière, j’ai eu l’occasion de rencontrer et d’interviewer de nombreux responsables américains. 

Je me rappelle particulièrement l’entrevue que m’a accordée l’ancien directeur de la CIA William Colby. Un immense dragon en porcelaine de plusieurs mètres de longueur ondulait le long d’un mur de son bureau de Washington. 

Sans doute un souvenir de ses sombres activités en Indochine. Colby, un homme charmant, avait dirigé, durant la guerre du Vietnam, le programme Phœnix de la CIA qui, comme vous pourrez le lire dans le livre, s’est soldé par de la torture et l’assassinat de dizaines de milliers de civils vietnamiens soupçonnés de sympathie communiste. 

Le 6 mai 1996, le corps de Colby a été retrouvé dans un marécage du Maryland, allongé, face dans la bourbe. Un coroner a conclu que la cause du décès était une noyade provoquée par un malaise cardiaque...

Une société de contradictions

Durant toutes ces années, j’ai noté mes observations concernant les Américains et les États-Unis. 

Sur les aspects curieux de leur mentalité, sur la forte présence de la religion dans tous les aspects de leur vie. Alors que le Québec catholique prenait ses distances de l’Église, dans ce pays aux centaines de dénominations protestantes évangéliques, le fondamentalisme religieux continue de prospérer.

On nie l’évolution humaine et on est convaincu que Dieu a créé l’Amérique pour diriger le monde. 

C’est le fondement de l’exceptionnalisme américain. 

Tout cela contraste avec les découvertes et les réalisations des chercheurs américains, souvent les plus avancés de la planète. 

Un pays à l’avant-garde des sciences et des technologies, mais aussi ultraconservateur et réticent au changement. 

Un exemple. Les États-Unis sont l’un des trois seuls pays au monde, avec le Liberia et le Myanmar, qui n’utilisent pas le système métrique. Cet entêtement stupide à utiliser un système de mesure suranné a provoqué des confusions qui ont parfois conduit à des fiascos humiliants. J’en décris dans le livre.

Alors que je commençais la rédaction du livre en 2018, l’actualité m’a permis de constater, une nouvelle fois, la duplicité de la classe politique américaine lorsque les services secrets ont confirmé, au grand dam de Trump, que la Russie s’était ingérée dans les présidentielles de 2016 pour le favoriser.

Au Congrès, les élus des deux partis ont joué aux vierges offensées. Quelle hypocrisie ! 

Les Américains n’acceptaient pas, pour une fois, d’être eux-mêmes victimes des manœuvres antidémocratiques dont ils sont les principaux utilisateurs à travers le monde. 

Washington est intervenu dans les élections russes en 1996 pour assurer la victoire de Boris Eltsine. 

Le droit impérial

Selon une étude, de 1946 à 2000, les États-Unis se sont ingérés 81 fois dans le processus électoral de 45 pays, alors qu’on ne dénombre que 36 interventions de Moscou dans les élections d’autres pays. Je détaille la question dans le livre.

Et ces chiffres ne concernent pas que les élections. C’est sans compter les coups d’État militaires ou les opérations clandestines illicites visant à renverser des gouvernements issus d’une élection démocratique que les États-Unis désapprouvent. 

Les États-Unis s’arrogent le droit impérial de s’immiscer dans les affaires intérieures de tous les pays de la planète.

Voilà dans quelle perspective j’ai commencé à écrire Stupides et dangereux – Les États-Unis à l’ère de Trump

Une mise en garde s’impose. 

Ce livre ne présente pas un portrait neutre et équilibré des Américains et des États-Unis. J’y dénonce leurs carences, leurs errements ainsi que les hypocrisies et mensonges qui caractérisent leur politique, leur culture et leur histoire. 

Normand Lester a été plongé dans la politique américaine durant une grande partie de sa carrière. On voit ici ses accréditations de presse à la Maison-Blanche en 1978, aux Nations-Unies en 1972 et au National Press Club de Washington en 1980.
Photo courtoisie, Normand Lester
Normand Lester a été plongé dans la politique américaine durant une grande partie de sa carrière. On voit ici ses accréditations de presse à la Maison-Blanche en 1978, aux Nations-Unies en 1972 et au National Press Club de Washington en 1980.

Normand Lester
Photo courtoisie, Normand Lester

Normand Lester
Photo courtoisie, Normand Lester

Et je sonne l’alerte générale sur ce qu’ils sont en train de devenir.

Ce n’est pas une thèse de sociologie politique ou d’histoire sociale. C’est un survol de tout ce qui ne va pas aux États-Unis, avec des explications sur comment les Américains en sont arrivés là et pourquoi ils sont probablement incapables de s’en sortir. 

La démocratie américaine est-elle menacée ? Je le crains. Vont-ils vers une seconde guerre civile ? Ce n’est pas à exclure. Je rapporte, dans le livre, que des milices d’extrême droite pro-Trump s’y préparent.

L’avenir du pays va se jouer dans les prochains mois.

Une puissance dangereuse

« Stupid Americans ! » L’expression peu charitable est souvent utilisée par des Américains qui jugent sévèrement, souvent avec désarroi, leurs concitoyens. Trump lui-même y fait appel à l’occasion.

On peut, certes, s’interroger sur la stupidité des citoyens d’autres pays, mais les Américains, à cause du statut des États-Unis comme puissance dominante de notre époque, sont les seuls dont les décisions collectives ont une influence cruciale sur l’avenir de l’humanité. 

Dans leur cas, la question est d’autant plus incontournable qu’ils ont donné le pouvoir, à l’époque contemporaine, à trois individus avec des déficiences éthiques, intellectuelles ou comportementales qui les rendaient manifestement inaptes à occuper cette fonction : Richard Nixon, George W. Bush et Donald Trump (qui incarne ces trois carences). Trois républicains. Le néologisme stupidocratie, créé pour décrire l’administration de George W. Bush, s’applique a fortiori à celle de Donald Trump.

Traiter de stupide

Il peut paraître saugrenu de traiter de stupides les citoyens du pays qui possède les plus grandes universités de la planète et qui a obtenu le plus grand nombre de prix Nobel (270), suivi de loin par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. 

Il ne vient généralement à l’idée de personne de traiter les Anglais, les Allemands ou les Français de stupides, surtout pas aux ressortissants de ces pays au sujet d’eux-mêmes.

Le fait est que le monde entier et certains Américains eux-mêmes adoptent actuellement cette attitude. Pourquoi ? En se basant sur quelles réalités ? Sur quels faits incontournables ? 

Je tente, dans mon livre, de répondre à ces questions et de comprendre comment ceux qui partagent cette opinion en sont arrivés là.

Stupides et dangereux  

Le 15 mars 2020, alors que le coronavirus est de plus en plus présent aux États-Unis, on pouvait voir des files d’Américains devant les magasins d’armes à feu.
Photo Getty Images
Le 15 mars 2020, alors que le coronavirus est de plus en plus présent aux États-Unis, on pouvait voir des files d’Américains devant les magasins d’armes à feu.

► Extrait du livre Stupides et dangereux. Les États-Unis à l’ère de Trump, de Normand Lester, 2020, p. 26-28. 

La violence meurtrière est une constante de l’histoire des États-Unis amplifiée par la libre circulation des armes à feu. Plus du tiers des présidents américains ont été victimes d’attentats. Quatre présidents américains ont été assassinés : Abraham Lincoln, James A. Garfield, William McKinley et John F. Kennedy. Treize autres ont échappé à des tentatives d’assassinat. Si les armes à feu tuent tellement aux États-Unis, si les hommes tuent si aisément, c’est avant tout parce que la culture américaine glorifie les armes à feu et la violence meurtrière.

La violence est l’instrument de prédilection des États-Unis pour exercer leur domination et imposer leur volonté sur la planète. Leur puissance militaire est inégalée. Leur rayonnement culturel l’est aussi. Et, malheureusement, par certains aspects, il est également délétère. Ce pays fournit la plupart des divertissements violents à travers le monde. L’Amérique mène le monde dans les massacres dans la vie comme dans la fiction filmée, télévisuelle et numérique.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont fait entrer les États-Unis dans une ère de guerre perpétuelle, au plus grand profit du complexe militaro-industriel qui l’alimente. Le budget militaire lie la prospérité économique du pays à la guerre.

Selon l’organisation non gouvernementale National Priorities Project (NPP), réputée pour ses recherches sur les dépenses militaires américaines, les États-Unis consacrent environ 54 % de leurs dépenses publiques globales à leurs forces armées et seulement 6 % à l’éducation.

Le goût de la violence et la folie des armes à feu sont trop généralisés, et ce, depuis trop longtemps dans la société américaine pour pouvoir être guéris. Cet amour de la violence sanguinolente et cet appétit pour le macabre sont propagés par Hollywood aux États-Unis et au-delà, depuis cent ans, toujours en plus morbides et en plus monstrueux avec les progrès des effets spéciaux et des technologies numériques.

On n’arrête pas le progrès... ni la décadence des mœurs et l’effritement des valeurs. Dans la culture populaire américaine, les armes à feu sont identifiées à la masculinité. Les jeunes hommes, avec troubles mentaux ou pas, sont maintenant à même de vivre à la première personne la frénésie d’être des tueurs de masse, d’être des donneurs de mort, avec des jeux vidéo hyper violents qui font l’apologie du meurtre comme façon de régler ses problèmes, de se réaliser soi-même et d’accroître son ego.

Depuis l’élection de Donald Trump, les déchirements de la société américaine ne font que s’accentuer : décisions de plus en plus erratiques et contradictoires du président ; saga de la procédure de destitution ; tensions raciales et sociales.

Cela m’amène en conclusion à soulever le spectre d’une seconde guerre civile qui pourrait déchirer les États-Unis. Nous parlons du pays le plus armé de la planète, où les armes de combat comme les fusils d’assaut sont faciles à obtenir et où des milices d’extrême droite sont déjà constituées dans la majorité des États.

Je tente dans ce livre de relier les événements actuels ou récents au passé des États-Unis, de les remettre dans leur contexte historique. D’expliquer simplement le présent par le passé. Albert Camus disait que le journaliste est l’historien de l’actuel.

Le peuple qui se donne comme projet de défendre la démocratie sur la planète entière (making the world safe for democracy) semble maintenant sur le point de la renier chez lui.

Des informations étonnantes du livre  

  • George Washington a été complice dans l’assassinat d’un Québécois de Verchères envoyé en ambassade auprès de lui.       
  • La moitié des délégués à la Convention constitutionnelle, qui proclame que « tous les hommes sont égaux », étaient propriétaires d’esclaves, dont Washington lui-même.       
  • Les États-Unis ont vendu à Saddam Hussein les précurseurs chimiques et les souches biologiques pour des armes utilisées contre les Iraniens et les Kurdes.        
  • Joan Quigley, l’astrologue de la Maison-Blanche devait déterminer quand Ronald Reagan allait prononcer des discours, faire des conférences de presse et voyager à l’étranger.       
  • Plus de citoyens aux États-Unis, 43 millions, souffrent de troubles mentaux que dans tous les autres pays du monde, et ce chiffre ne cesse d’augmenter.       
  • 80 % des opioïdes consommés dans le monde le sont aux États-Unis, qui ne représentent que 5 % de la population de la planète.       
  • Les Américains possèdent individuellement plus de 393 millions d’armes à feu. C’est 67 millions de plus que la population totale du pays.       
  • Symptôme de l’épidémie de désespoir qui frappe l’Amérique blanche, 82 % des personnes décédées de surdoses d’opioïdes en 2015 sont blanches.       
  • Les États-Unis se classent au 26e rang en termes d’espérance de vie sur les 34 pays de l’OCDE.       
  • Le taux d’incarcération aux États-Unis est 5 à 10 fois plus élevé que dans les autres démocraties. Plus élevé même qu’en Chine et en Russie.       
  • Les États-Unis se comparent à l’Arabie saoudite quant au mariage des enfants. Des parents forcent des fillettes de 10, 11 et 12 ans à se marier.       
  • 273 milices d’extrême droite comptant quelque 100 000 membres s’entraînent dans plus de 40 États américains. Aucun autre pays ne tolère de telles organisations paramilitaires privées.