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«L’agrandissement de Dawson est une aberration». Entretien avec Robert Laplante.

Le directeur de L’Action nationale, Robert Laplante
Photo courtoisie Le directeur de L’Action nationale, Robert Laplante

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Le directeur de L’Action nationale, une revue mensuelle vouée au service des intérêts supérieurs du Québec, est un des observateurs les plus lucides de notre situation collective. Je l’ai interviewé à propos de la décision du gouvernement Legault de financer, dans le cadre du nouveau projet de loi 61, l’agrandissement du Collège Dawson.


Dans le cadre du nouveau projet de loi 61, le gouvernement Legault vient de faire de l’agrandissement de Dawson une priorité. Que vous inspire cette décision?

Il s’agit carrément d’une aberration. Une bêtise qui s’ajoute au scandale. Il est absolument anormal que le plus gros cégep du Québec soit Dawson, un cégep qui devrait, au mieux, desservir une minorité d’étudiants. En vérité, cette situation et cette décision viennent révéler la faille majeure de la loi 101. On a voulu faire du français la langue normale, mais sans toucher ni revoir l’architecture institutionnelle des réseaux anglophones. En toute cohérence, il aurait fallu prendre les dispositions pour que les seuls ayants droit à l’école anglaise (selon les dispositions de la Charte de la langue française) soient admissibles aux institutions anglophones subventionnées. 

À défaut de l’avoir fait, dès qu’ils ont pu le faire, des franges importantes de ces cohortes d’enfants de la loi 101 se sont empressées de rejoindre le cégep anglais, soulagées de se soustraire aux institutions françaises pour mieux rejoindre l’anglosphère. Or, on le sait, c’est démontré, les diplômés des cégeps anglophones choisissent massivement de passer aux universités anglaises. Ceux qui choisissent le secteur technique y apprennent leur métier en anglais, maîtrisent les outils en anglais et en importent l’usage dans les milieux de travail. Résultats de courses: l’État du Québec et les contribuables financent l’assimilation et encouragent les distorsions en ce qui a trait aux mesures de francisation du milieu du travail. Comme incohérence, on ne fait pas mieux.

Dawson est devenu le navire-amiral du groupe de cégeps anglophones de la région métropolitaine. Ensemble, ces collèges vont, dès l’an prochain, représenter pratiquement la majorité des étudiants de niveau collégial dans la métropole. Est-ce ainsi qu’on assurera l’avenir français de la métropole? Poser la question, c’est y répondre. Et c’est y répondre d’autant plus crûment que se manifestent déjà les demandes, de la part de cégeps français, d’offrir plus de programmes en anglais. 

On voit dès lors que cela agira comme une force déstructurante sur l’ensemble du réseau collégial. Il y a un fantasme chez beaucoup de gestionnaires de ces institutions: celui de devenir des institutions intégralement bilingues. Ils ont l’impression de s’inscrire dans les courants de la mondialisation, cela leur fait un formidable alibi pour ne pas avoir à s’assumer. Pour ne pas se battre pour jouer le rôle qui est le leur dans la vie nationale. Ceux-là auront bien intériorisé la philosophie managériale qui fait bien du ravage en ces milieux. Devant un concurrent aussi flamboyant, ils suggèrent de s’adapter aux désirs de la clientèle et de lui offrir ce qu’elle cherche là: une passerelle pour l’anglosphère. Dans ce contexte, on sait bien que ces institutions ne seront que des parents pauvres, de pâles copies des originales, et n’attireront en vérité que les recalés, ceux-là qui ne seront pas admis et qui devront se contenter des ersatz. C’est à coup sûr faire le choix de la médiocrité. 

Est-ce bien là ce que nous voulons faire de l’enseignement supérieur à Montréal? Ne sommes-nous pas déjà suffisamment heurtés par les pratiques des universités françaises de la métropole, dont certaines vont jusqu’à embaucher des professeurs qui ne parlent pas un mot de français et qui imposent l’anglais dans leurs séminaires? Là encore, on se demande bien à quoi sert un ministère de l’Enseignement supérieur et pourquoi les fonds publics sont ainsi dépensés pour éroder le socle culturel. Pour faire comme à HEC et se gausser de gagner quelques points dans les palmarès américains?

Bien sûr, diront les jovialistes, il n’y a là qu’un événement, que des anecdotes. C’est mal saisir la dynamique qui se déploie. Les choses ne se produiront pas instantanément, elles glisseront progressivement, de projets-pilotes en programmes particuliers, jusqu’à ce que disparaissent les contours de leur existence d’institutions françaises. C’est ainsi que se déroule le processus d’assimilation. Car c’est d’une politique d’assimilation qu’il s’agit. Les fonds publics servent à développer des enclaves anglicisantes. Et l’on s’imagine que ces institutions enrichiront une culture québécoise forte? Formeront des lecteurs de romans, des cinéphiles, des amateurs de théâtre et des consommateurs de médias francophones? Il faut vraiment vouloir s’illusionner. Et le faire en toute connaissance de cause, puisque les études montrent que les pratiques culturelles de ces clientèles étudiantes restent massivement insensibles à ce qui fait vibrer la majorité.

Le financement public des cégeps anglophones, qui va au-delà du poids démographique de la minorité anglophone (au plus 8%), participe d’une politique sournoise de promotion et de soutien à l’assimilation. Les individus qui choisissent de s’inscrire dans l’anglosphère veulent participer au conformisme continental. C’est un choix que seule la force culturelle du français pourrait infléchir, et cette force tient à celle de la puissance des institutions francophones. Il est oiseux et moralement douteux de réfléchir par la négative et s’imaginer que les interdictions pourraient fonctionner. Il ne s’agit donc pas d’interdire à qui que ce soit de s’inscrire au cégep anglais, il s’agit simplement de ne pas consacrer de fonds publics pour encourager un tel comportement. Le réseau public doit être en phase avec la volonté et la logique de la Charte de la langue française. Il faut donc réserver le cégep anglais pour les seuls ayants droit que reconnaît la loi. Et mettre fin au surfinancement: le soutien public devrait être strictement proportionnel au poids démographique.

En octroyant 50 millions pour faire croître un cégep dont la taille est déjà indécente, le gouvernement du Québec va porter un autre coup dur au français au centre-ville. C’est une bien maigre et illusoire consolation que de nommer 50 inspecteurs qui multiplieront les contraventions...

Le ministre Jolin-Barrette vient de se faire administrer une singulière défaite. La crédibilité de sa réforme vient d’exploser. Il avait lui-même fait monter les attentes. Les décisions de financement des infrastructures viennent de le condamner à livrer une bluette, à ne livrer que du simulacre. C’est dommage pour l’homme, dommage pour le gouvernement qui vient de couper un élan que lui seul était capable de lui donner. L’aile nationaliste qu’il incarnait vient de se faire tasser. Cette coalition reste sous l’emprise d’une phalange de fédéralistes inconditionnels. Son refus de poser des gestes forts aura pour effet de l’enfermer dans une rhétorique nationaliste de plus en plus incantatoire et de transformer ses porte-parole en réformateurs d’opérette.


Peut-on encore dire que la CAQ est un parti nationaliste?

Je crois que l’étiquette qu’on lui donne et qu’il se glorifie lui-même de brandir ne tient qu’à une grossière illusion. Tout ce que le gouvernement Legault a demandé au gouvernement fédéral, il se l’est fait refuser. Coïncidence révélatrice, le gouvernement a fait connaître son intention le jour même où le discours du trône de l’ex-astronaute et celui de Trudeau ont clairement démontré une volonté effrontée de piétiner les compétences du Québec. Le nationalisme de la CAQ a bien l’air de n’être qu’une rhétorique creuse qui ne trompe que ceux-là qui le veulent bien. C’est le nom et l’étiquette que le parti et le gouvernement se donnent pour mieux pratiquer la restriction mentale et pour s’employer à toujours minimiser les pertes, les reculs et les humiliations.

Le paradoxe dans lequel le parti s’est enfermé, c’est celui de la demi-mesure plaidée comme geste de bonne foi. En renonçant à l’indépendance, la CAQ n’a pas seulement ruiné tout rapport de force, elle s’est condamnée à demander le moins après que le Québec se soit privé du plus. Même en baissant les attentes et les exigences, il n’obtient rien. Le parti s’est imaginé que le Canada se montrerait beau joueur et reconnaissant de son pragmatisme de renoncement. Le démenti est brutal et le sera de plus en plus. La vérité, c’est qu’Ottawa va profiter de la crise sanitaire pour pousser au maximum la logique de gouvernement unitaire et de centralisation. Trudeau se targue même de vouloir rebâtir le Canada. Certes, il y a une grande enflure verbale dans son discours, mais la logique qu’il sert est bel et bien en parfaite continuité avec l’ambition de son père. Trudeau fils veut finir la besogne. Et une grande partie de l’opinion publique et la quasi-totalité de l’establishment canadian sont convaincues que le moment est maintenant venu d’en finir une fois pour toutes. Le Québec ne fait pas peur. Le gouvernement bon-ententiste rassure. Il ne se passera rien, jamais ce gouvernement n’aura l’audace d’une vraie riposte. À Ottawa, la certitude est absolue. La coalition de la CAQ éclaterait au moindre signe d’affrontement réel conduit avec détermination de la part du gouvernement du Québec. Inutile, en conséquence, de faire des concessions; inutile, même, de chercher à enrober les choses. Il n’y aura pas de quartier.

Si le gouvernement Legault était vraiment nationaliste, il se poserait dans le conflit, dans l’affrontement sur la base de choix concrets incarnant l’intérêt national, et non pas sur la rhétorique du respect des compétences. Il se donnerait un rapport de force. Et un nationalisme conséquent lui imposerait seulement de fixer la limite, de déterminer jusqu’où il peut aller sans se rendre jusqu’au point de rupture que représente l’indépendance. Ce n’est pas du tout ce qui se passe actuellement. La rhétorique nationaliste est son alibi. Le nationalisme n’est pas sa politique, car cela l’obligerait à ouvertement défendre et promouvoir notre minorisation et notre consentement à la minorisation. Il y consent très certainement, mais hypocritement. Il conforte une partie de l’électorat dans l’idée que le Québec dispose d’une marge de manœuvre assez grande pour se faire un développement acceptable – un développement «pas pire», pourrait-on dire, un développement qui n’exigerait pas autant que le développement intégral rendu possible par l’indépendance. Il reste enfermé dans le refus de s’assumer. Cela ne durera pas. 

Ottawa et l’évolution du Canada en disposeront autrement. Et le Parti libéral du Québec se chargera de produire le discours de consentement ouvert, fort d’une minorité de blocage et d’une élite qui n’aura (n’a) aucun scrupule à torpiller les siècles d’effort que le Québec a mis pour se construire. La bilinguisation du système d’enseignement et la construction de l’hégémonie des institutions anglophones en sont un symptôme. Les accommodements avec les demi-mesures et l’acceptation des miettes, des compromis boiteux, font déjà les belles heures de la politique provinciale. Il suffit de prêter l’oreille aux discours de la Chambre de commerce de Montréal pour prendre la mesure de la marge de manœuvre que cela laisse à Ottawa. Montréal ne sera la métropole de rien. Son destin est celui d’une capitale régionale aux mains d’une phalange qui se considère chanceuse d’être un avant-poste de Toronto.


La dynamique linguistique montréalaise est-elle entrée dans un processus irréversible d’anglicisation?

En accordant à Dawson une croissance indéfendable et en cédant à l’Université McGill le complexe du Royal Victoria, le gouvernement franchit un pas de plus dans le consentement à la minorisation. En effet, il va au-devant des coups, se les assène lui-même en augmentant la pression, non seulement sur la langue française, mais aussi sur le système d’enseignement et ses modes de financement. Ce tandem anglophone au centre-ville va exercer une force déstabilisatrice sur les cégeps, et surtout sur l’UQAM. Cette université va littéralement se faire broyer, coincée qu’elle est déjà entre McGill et Concordia. La suite logique des décisions se dessine d’ores et déjà: les luttes de clientèle et les forces d’attraction vont provoquer une érosion des inscriptions qui, à terme, provoquera une éventuelle fusion Concordia-UQAM, la première avalant celle qui n’a grossi que parce qu’elle a attiré les enfants de la loi 101 qui ont tourné le dos aux institutions du Québec français.

Il faut voir les choses comme elles sont: l’ajout d’un tel amas de moyens va donner une masse critique qui va être très difficile à neutraliser. Ajouté au CUSM, qui est déjà une injustice criante, qui prive les régions du Québec et le réseau de la santé de milliards de dollars, le complexe anglophone de l’enseignement supérieur va peser lourdement sur la dynamique des langues. Une dynamique déjà marquée par la concurrence féroce que mène le gouvernement fédéral aux efforts de francisation. Concurrence dans le modèle d’intégration des immigrants, refus de reconnaître le primat du régime linguistique québécois pour les institutions fédérales et les sociétés à charte fédérale, les fronts sont innombrables. 

Le français sera toujours précaire au Québec. Nous sommes une poussière sur le continent. Mais l’indépendance nous donnerait le plein usage des moyens que nous pouvons mobiliser. Actuellement, la moitié de nos ressources fiscales est gérée à Ottawa et pour nous intégrer dans un modèle de développement contraire à nos intérêts nationaux. Nous finançons, par nos impôts, des entraves que le gouvernement du Québec a renforcées en continuant de soutenir et développer un modèle institutionnel dédoublé. C’est une incohérence qui est en train de saper les institutions que les régions peinent à maintenir. On ne peut concentrer des milliards à Montréal sans que cela soit sans effet. La chose est d’autant plus déplorable que les institutions anglophones ne sont pas soutenues par la minorité anglophone elle-même, qui n’a plus la démographie pour les soutenir. Ce sont les immigrés anglicisés et les francophones qui leur apportent non seulement les clientèles, mais aussi le personnel pour les faire fonctionner. Les Québécois ne réalisent pas encore jusqu’à quel point ce que plusieurs considèrent comme une marque de respect des droits de la minorité est devenu une construction artificielle qui se retourne contre le projet de faire ici une société française.

Il est très certainement minuit moins une pour réaliser ce projet. Dans l’état actuel de délabrement dans lequel la métropole est maintenue, il est plus qu’inquiétant de voir où peut conduire le consentement à la minorisation. La mairesse déshonore sa fonction en se faisant une partisane acharnée et doctrinaire du bilinguisme et du délire multiculturaliste, au mépris des lois et priorités de l’Assemblée nationale et du gouvernement du Québec. Et cela ne peut se produire que parce que le gouvernement du Québec le tolère. La complaisance est généralisée dans l’appareil municipal et tout le tour. Plusieurs des grandes institutions montréalaises se comportent d’humiliante façon. Un redressement est toujours possible, mais il ne faut pas s’illusionner, il provoquera bien des grincements, à commencer par ceux que ne manqueront pas de faire entendre les bonimenteurs qui se donnent bonne bouche dans un certain univers médiatique qui s’enfonce dans une médiocrité américanophile.

Il est malheureusement probable que ce soit la rue qui impose les premiers gestes. L’arrogance et la hargne ont déjà monté d’un cran, alors que le ministre n’a fait qu’annoncer la création de 50 postes à l’Office de la langue. On imagine ce qu’il en serait si des gestes d’envergure étaient posés. Les réseaux sociaux vont faire paraître bien anodins les événements de Saint-Léonard qui ont jadis servi de déclencheur.  

Les grandes organisations syndicales, le Mouvement Québec français, sans compter, bien sûr, les partis politiques encore en mesure de se montrer à la hauteur, et surtout la population mobilisée, pourraient, devront faire la différence. Pour l’heure, c’est encore une affaire de tranchée et de bonjour/hi. Avec le financement d’un complexe qui deviendra une véritable machine offensive dans la concurrence des langues, les choses vont vite prendre une autre tournure. Il viendra, le moment de vérité. 


Que devrait proposer un parti nationaliste s’il voulait renverser la tendance?

Il faut d’abord qu’il mette fin au régime dual dans l’ensemble du complexe institutionnel. Il faut cesser de surfinancer les institutions anglophones. C’est tout de même incroyable que le Québec ait accordé plus de la moitié de l’enveloppe budgétaire pour un CUSM dont nous n’avions pas besoin. La moitié de l’enveloppe pour surtout permettre à l’Université McGill de former des étudiants en médecine qui n’ont pas à parler français pour parfaire leur apprentissage avant de quitter massivement pour aller pratiquer ailleurs. 

Il faut que cesse le surfinancement des cégeps anglophones alors que des interventions massives sont requises pour soutenir un réseau qui craque de partout. 

Il faut revoir la politique d’immigration pour fixer des critères et des pratiques qui faciliteront la francisation. Mener une audacieuse politique culturelle qui va donner à la francisation la profondeur de sens requise pour stimuler le sentiment d’appartenance et l’attachement à la maison commune. Mettre en place une grande politique de la jeunesse pour que les jeunes de partout découvrent la richesse du territoire, la convivialité des collectivités qui le peuplent. Conduire une réforme majeure de l’éducation pour former des citoyens enracinés, capables d’assumer l’héritage des devanciers et de le propulser dans un espace de projets ordonnés sur le bien commun et l’attachement à des principes républicains. Refuser de se plier aux diktats d’Ottawa et de faire des courbettes devant une constitution illégitime et une Charte canadienne des droits conçues pour éroder les pouvoirs de l’Assemblée nationale. Se donner une constitution qui définirait les grandes valeurs et les conditions d’exercice d’une citoyenneté débarrassée du fatras royaliste et des fétiches du multiculturalisme.

Bref, il faudrait entreprendre de se mettre en route vers l’indépendance. Sans la maîtrise de notre cadre national, il n’y aura pas de moyens d’espérer pérenniser le français ici.