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Bande dessinée: Hiroshima décortiquée

LA BOMBE
Photo courtoisie LA BOMBE
Didier Alcante, Laurent-Frédéric Bollée, Denis Rodier
Éd. Glénat

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« Tu n'as rien vu à Hiroshima. » Cette réplique adressée à la narratrice du film Hiroshima mon amour de la romancière Marguerite Duras et du réalisateur Alain Renais, résonne particulièrement à la lecture de l'époustouflant album La Bombe, des scénaristes Didier Alcante et Laurent-Frédéric Bollée et de l'illustrateur québécois Denis Rodier. 

Toutefois loin de centrer leur extraordinaire récit sur l’horreur engendrée par le largage de Little Boy sur Hiroshima le 6 août 1945 – ce que le manga Gen d’Hiroshima de Keiji Nakaza-wa accomplit admirablement –, les auteurs lèvent plutôt le voile sur la genèse de l’invention funeste en remontant à la nuit des temps, le tout narré par l’uranium, composante essentielle de la bombe. Un parti pris audacieux qui permet le remarquable déploiement du récit. « Nous avons vite éprouvé le besoin d’avoir un liant sur cette histoire de 456 pages, raconte le coscénariste Bollée. Cela nous a permis de développer un personnage au ton sentencieux qui apparaît de manière littéraire, mais aussi de dispenser quelques leçons par rapport à l’humanité et sur cette course qu’elle a entreprise afin de domestiquer une force insoupçonnable. » 

Si les événements ont eu lieu il y a 75 ans, l’idée de La bombe remonte quant à elle à une quarantaine d’années, alors que Didier Alcante fait la connaissance d’un nouveau camarade de classe fraîchement débarqué du Japon. Les deux garçons de troisième année – et leurs familles respectives – se lient immédiatement d’amitié. « Quelques années plus tard, nous sommes allés les voir au Japon. J’y ai notamment visité le musée d’Hiroshima, qui m’a laissé une forte impression. J’ai su à ce moment-là que j’allais un jour raconter cette histoire, se remémore Didier Alcante. Il me fallait le bon dessinateur, capable de porter ce récit dense. » C’est Denis Rodier, référé par son collègue québécois Djief Bergeron, avec qui Alcante avait collaboré dans Spirou, qui hérita de l’imposante tâche, dont il s’acquitte magistralement.

Ayant entrepris sa carrière chez nos voisins du sud au milieu de la décennie 80 – il est l’un des architectes de La mort de Superman en 1992, à titre d’encreur –, Rodier subjugue par ses grandioses planches noir et blanc, son incontestable maîtrise de la lumière et du rythme, ses compositions qui voisinent celle de Wally Wood. Un travail titanesque, qu’il aura mis trois ans à accomplir. « C’est une bête question de discipline, que j’ai acquise au fil des années, notamment en travaillant pour les mensuels américains, et qui fait en sorte que ce n’est pas une corvée de dessiner un scénario de la qualité de La bombe », affirme l’artiste, dont on peut admirer la réalisation de planches tournées à sa table à dessin et diffusées sur les médias sociaux. Un travail d’orfèvre, qui suscite l’admiration.

Œuvre colossale où rien n’est laissé au hasard, La bombe se positionne comme un nécessaire devoir de mémoire, qui trouve tristement écho dans l’actualité, alors que notre monde vit une grande période d’instabilité géopolitique. 

Souhaitons ne plus jamais revoir de Hiroshima. 

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Photo courtoisie
Vous avez détruit la beauté du monde
Isabelle Perreault, André Cellard, Patrice Corriveau, Christian Quesnel
Éd. Moelle Graphik

Autre album coup de poing de la rentrée, Vous avez détruit la beauté du monde est le fruit d’une collaboration entre deux historiens et un sociologue cherchant à composer une typologie du suicide au Québec depuis la fondation du Bureau du Coroner en 1763. Rivalisant d’audace et mus par le désir de rejoindre un vaste lectorat, ils ont confié le fruit de leurs recherches à l’auteur de bandes dessinées émérite, Christian Quesnel, au lieu d’opter pour le traditionnel – et confidentiel – essai universitaire.

L’une des nombreuses découvertes stupéfiantes de ce passionnant travail d’investigation, qui s’intéresse à la mise en scène de l’acte, est qu’au début du siècle dernier, des chambres d’hôtel des métropoles portuaires de Montréal et Québec accueillirent des dizaines d’étrangers en provenance des quatre coins du globe qui y sont venus mettre délibérément fin à leurs jours. C’est notamment le cas d’un voyageur hongrois qui avait investi ses derniers écus dans des vêtements neufs avant de commettre l’irréparable.

Quesnel, qui dans de précédents travaux s’est penché avec éloquence sur Ludwig van Beethoven et Félix Leclerc, se surpasse dans cette bouleversante bande dessinée documentaire. Il insuffle à cette somme de recherches une humanité, une sensibilité et une inventivité graphique et narrative qui subjuguent et émeuvent. La puissance de son découpage, la subtilité chromatique de ses planches, la mixité des techniques et la superposition d’images et d’extraits d’archives en font une œuvre unique, nécessaire. Bien qu’il n’y soit nullement question de la prévention du suicide, la lecture de Vous avez détruit la beauté du monde engendrera à n’en point douter réflexions et discussions. Car au-delà de sa journée annuelle consacrée, l’acte qui touche directement ou indirectement chacun d’entre nous mérite qu’on s’y attarde. L’art, le grand – comme celui que pratique Quesnel –, est capable de faire évoluer le monde.