/misc
Navigation

Qui a tué Mario Bachand?

Mario Bachand, assassiné le 29 mars 1971
Photo d'archives Mario Bachand, assassiné le 29 mars 1971

Coup d'oeil sur cet article

Comme journaliste, il y a des histoires qui vous captent, qui deviennent presque une obsession.

• À lire aussi: Le seul assassinat politique prémédité de l’histoire du Canada?

Depuis 2010, j’ai développé un intérêt croissant, avec mon collègue et ami du Devoir Dave Noël, pour l’incroyable histoire du meurtre de Mario Bachand, un felquiste, à Paris, le 29 mars 1971, quelques mois après la crise d’Octobre.

D’abord, ce sont des aspects très rares de cet événement qui intriguent : il est manifestement politique. Et c’est l’un des seuls – voire le seul – meurtres clairement prémédités, dans la courte histoire du Front de libération du Québec (FLQ), qui aura causé près de 10 morts.

Ce meurtre nous plonge dans des aspects un peu oubliés du FLQ, que l’on examine habituellement sous l’angle exclusif des enlèvements d’octobre 1970. D’abord, le premier réseau du FLQ, celui de 1963, auquel Bachand a participé. Puis il nous en révèle les ramifications internationales : les déplacements de felquistes aux États-Unis, à Cuba, en France, en Algérie, en Jordanie ; leurs liens avec des groupes révolutionnaires de l’époque : les Black Panthers, les Weathermen, le FLN algérien, les Palestiniens, etc.

S’ajoute évidemment son aspect non résolu. Personne n’a vraiment été inquiété – et encore moins arrêté – en lien avec ce crime, lequel est la trame de la série documentaire Le dernier felquiste auquel j’ai participé et qui sera disponible au Club illico à partir du 1er octobre.

Interview marquante

C’est justement un 1er octobre, il y a une décennie, que j’ai été durablement capté par cette affaire. Lorsque j’ai interviewé pour une première fois la sœur de la victime, Michèle Bachand.

Quelque 40 ans après les faits, en parler la mettait encore « tout à l’envers », me disait-elle. On n’a pas de mal à l’imaginer.

Surtout qu’elle était elle-même en France, pour visiter son frère, lorsque le pire s’est produit, quelques jours seulement après son arrivée. Elle a alors 28 ans et en est à son premier voyage là-bas.

Dès qu’elle avait mis les pieds dans l’Hexagone, Mario, qui vivait dans la clandestinité, avait soutenu qu’ils étaient suivis et même que quelqu’un voulait l’assassiner. « Non mais il est paranoïaque ? » se demande-t-elle à l’époque.

Puis, vint le meurtre. Et les funérailles qu’il faut organiser en France : « Moi je braillais comme une pauvre femme. Je n’en pouvais plus. » Elle se souvient des policiers français, les fameux CRS, postés à la sortie de la chapelle « avec les bâtons », au cimetière du Père-Lachaise, pour empêcher les gens présents d’adresser la parole à son père, à son conjoint et à elle : « Ils nous ont rentrés dans un fourgon noir et je n’ai pas pu parler à personne. »

Au commissariat, tout de suite après le meurtre, son conjoint et elle avaient été traités comme des suspects. Des policiers s’apprêtaient à leur passer les menottes quand un autre agent arriva en courant : « Non non, ça, c’est la sœur ! »

Traumatisme

Les restes furent rapatriés. Mais le mystère est demeuré entier. Le traumatisme aussi. « L’histoire du meurtre, c’est terrible pour moi. Ça n’a pas de bon sens d’assassiner un jeune homme, comme ça », s’indigne-t-elle en soulignant que grâce à ses proches, ses amis, ses collègues de travail, elle a pu passer au travers de périodes où le « moral était bas ».

Un jour, à la fin des années 1990, un des suspects, vivant à Montréal, dit à une connaissance commune « quelque chose comme “je veux qu’elle sache que je sympathise avec elle” ». Michèle ne le prend pas. Elle fait savoir à l’homme que « jamais, jamais, jamais » elle ne pardonnerait à ceux qui ont fait ça.

Son frère, certes, « n’était pas un enfant de chœur » ni « un saint » : un gars du FLQ qui avait fait trois ans de prison. « Mais pour l’assassiner, il fallait le haïr, lui en vouloir comme ça se peut pas. Pourquoi ? »

Oui pourquoi ? Et qui ? Les thèses sont nombreuses. Les livres, les reportages ont été à l’avenant. Il y eut même un roman et un film !

Cette indignation d’une sœur qui veut savoir pourquoi on a tué son frère, qui serait grand-père aujourd’hui ; une sœur en quête de justice, de vérité, presque 50 ans après les faits, voilà en grande partie la motivation à la base de notre enquête, et de la série documentaire.