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Une sombre période de l’histoire américaine

Stephen Markley
Photo courtoisie, Michael Amico L’écrivain Stephen Markley

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Originaire de Mount Vernon, Ohio, l’écrivain Stephen Markley nous montre le vrai visage de l’Amérique : celui d’une génération marquée par la guerre, les désillusions et la dégénérescence.

Ça y est. On vient enfin d’avoir notre vrai gros coup de cœur de la rentrée. Pour un pavé de près de 550 pages dont le titre, Ohio, ne laisse pourtant rien présager de génial. Mais comme le dit le dicton, il ne faut jamais se fier aux apparences. Car si l’histoire se déroule bel et bien en Ohio, ce qu’elle raconte est loin d’être aussi plat et prévisible que les vastes plaines de cet État du Midwest des États-Unis. Sur le plan émotionnel, elle nous fait même carrément traverser quantité de montagnes russes. Sans parler du style de l’auteur, qui est tout simplement renversant.

« J’ai grandi en voulant devenir écrivain, explique Stephen Markley, qu’on a pu joindre au téléphone à Los Angeles. Enfant, j’étais un peu nerd et j’écrivais déjà toutes sortes de trucs. Je me rappelle entre autres un récit dans lequel des requins attaquaient une station de recherche scientifique ! » 

Rien de tel dans Ohio, qui se concentre plutôt sur l’après-11 septembre et tout le cortège des conséquences (guerre, nationalisme exacerbé, désenchantement, récession, accroissement des inégalités, précarité d’emploi, etc.) qui ont frappé de plein fouet les jeunes de l’époque. « J’ai passé tellement de temps à travailler sur ce livre que je ne pourrais plus dire quel personnage est arrivé en premier, poursuit Stephen Markley. Mais à travers tous ceux que j’ai créés, je tenais à ce qu’on puisse comprendre, ressentir ce que c’était, que de grandir en Ohio à ce moment-là. C’est d’ailleurs un incident qui s’est réellement produit en 2011 dans une petite ville du coin qui m’a inspiré la base de l’intrigue... » 

Junkie nation

Pour parvenir à ses fins, Stephen Markley a d’abord imaginé New Canaan. Une ville sans grâce de 15 000 habitants, dans laquelle on peut voir un peu partout commerces fermés, maisons décaties et pancartes « À vendre ». Du coup, impossible d’en vouloir aux jeunes qui, une fois leurs études terminées, s’empressent de partir de là. 

Au cours d’une journée de l’été 2013, quatre d’entre eux seront cependant contraints d’y remettre les pieds. Par ordre d’apparition, on fera ainsi la connaissance de Bill Ashcraft, un ancien activiste humanitaire qui a sombré corps et âme dans les drogues et l’alcool. Mais aussi déchiré soit-il, il n’oubliera pas deux choses : le paquet qu’il doit aller­­­ livrer à une vieille connaissance plus tard en soirée, et les chansons de son ami Ben qui, à l’instar de Jimi Hendrix, Janis Joplin ou Kurt Cobain, est mort d’une overdose à l’âge de 27 ans. « Je voulais rendre compte de la crise des opioïdes, montrer à quel point elle avait touché l’Ohio et les banlieues américaines depuis les années 2010, souligne Stephen Markley. C’est devenu une véritable épidémie et par chez moi, je ne connais pas grand monde qui n’en a pas souffert. Ce qui ne lasse pas de me choquer. »

La situation de Stacey Moore, qu’on rencontrera vers le tiers du roman, n’est guère plus reluisante : longtemps rejetée parce qu’elle était lesbienne, retourner à New Canaan sera pour elle la seule et unique façon de solder ses comptes avec tous ceux qui l’ont profondément fait souffrir durant sa jeunesse. Arrivera ensuite Dan Eaton, un vétéran des guerres d’Irak et d’Afghanistan dont le vœu le plus cher est de revoir (avec l’œil qu’il lui reste !) celle qui a jadis tant fait battre son cœur. Reste Tina Ross, alias Tina la Cochonne. Un autre parcours sordide qui se lit d’un trait mâchoires serrées et mains crispées.

De l’écrit à l’écran

« Ça a été un roman compliqué à écrire à cause des nombreux changements d’époque et des différentes intrigues qui devaient s’imbriquer au bon moment les unes dans les autres, ajoute Stephen Markley. Je savais comment l’histoire allait se terminer, mais me rendre jusque-là a été tout un défi ! Je n’irais pas jusqu’à parler de cauchemar, mais quand même, ça a été long et difficile. Et puis il y avait aussi le mystère... Parce qu’il y a un mystère, dans ce livre, sauf qu’on ne saisit pas très bien de quoi il s’agit avant la fin de l’histoire ! » Amusant, non ?

Autre mystère ? La date de sortie de la série télé qui en sera tirée. « Avec les studios MGM et HBO, je travaille présentement sur le scénario d’Ohio. C’est très enrichissant. Alors même si, dans l’ensemble, l’année 2020 est franchement horrible, je me trouve incroyablement chanceux. Je travaille également sur un nouveau livre et tout ce que je peux ajouter, c’est que la vie est assez étonnante : je croule sous le travail alors qu’il n’y a encore pas si longtemps, je n’avais presque rien... » 

Ohio<br/>
Stephen Markley<br/>
aux Éditions Albin Michel<br/>
560 pages.
Photo courtoisie
Ohio
Stephen Markley
aux Éditions Albin Michel
560 pages.