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L'art d'éteindre le feu sacré

L'art d'éteindre le feu sacré
Photo d'archives, Agence QMI

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Lors de la dernière semaine, les messages lancés par le gouvernement furent limpides: «Restez à la maison pour 28 jours. Évitez les contacts sociaux.»

Vendredi, je devais me déplacer à l’école afin de vivre une journée pédagogique.

Un paradoxe en ces temps de pandémie.

Pendant que la planète tente de favoriser le télétravail dans le but de freiner la propagation du virus, on nous demande de nous rendre à l’école dans l’optique de démontrer notre efficacité.

Nous naviguons déjà au travers des élèves potentiellement contaminés lors de nos cours. Possible de nous donner un peu de répit de temps en temps?

Et si ce n’était que ça...

Je devais être présent à l’école afin d’assister à une assemblée générale... en ligne. Tout le personnel devait être rivé devant son écran... à l’école.

Une situation surréaliste.

Selon plusieurs de mes contacts dans le réseau de l’éducation, cette situation n’a rien d’exceptionnelle. De nombreux centres de services scolaires exigent une présence à l’école. Cette obligation s’avère un symptôme révélateur du peu de respect accordé aux acteurs sur le terrain.

Double discours

Ça m’a rappelé les propositions patronales en vue du renouvellement de l’entente de notre convention collective.

En somme, le comité patronal de négociation nous affirme que «la valorisation de la profession enseignante doit demeurer au cœur des préoccupations...» et que de créer «un engouement pour la profession est certes un objectif commun».

Toutefois, à la lecture de l’offre, force est de constater qu’il n’y a aucune proposition pouvant soutenir ces belles affirmations.

En contradiction totale avec notre professionnalisation, le comité patronal nous demande plutôt de faire la démonstration de notre efficacité à l’école: augmentation du nombre d’heures de présence, augmentation de la tâche assignée, augmentation de l’amplitude quotidienne, etc. Le comité pousse même l’audace à proposer «une obligation de disponibilité pour répondre à des besoins spécifiques, ponctuels ou urgents». De la suppléance obligatoire.

Depuis des années, les enseignants ont l’obligation d’inscrire à leur horaire des minutes de temps de présence à l’école. Cette pratique improductive a tué à petit feu la spontanéité et la participation volontaire du personnel.

J’ai connu l’époque où ce minutage ridicule de la tâche n’existait pas. Les enseignants étaient tout aussi engagés dans leur milieu et fort probablement beaucoup plus heureux.

Big brother

Pourquoi vouloir nous surveiller à l’école?

Est-ce que la plupart des services des ressources humaines des centres de services scolaires perçoivent leurs employés comme des voleurs de minutes?

Est-ce une bonne idée d’emmerder la majorité de son personnel pour (peut-être?) prendre quelques profiteurs la main dans le sac?

La peur maladive de nous payer à ne rien faire justifie-t-elle un tel manque de confiance? Justifie-t-elle le risque de regrouper des travailleurs dans un endroit contaminé? Justifie-t-elle de pousser le bouchon (ou le ridicule) jusqu’à exiger une réunion en ligne à l’école?

Je ne suis pas un spécialiste du bien-être au travail, mais il me semble qu’une telle philosophie de gestion engendre un effet négatif sur le rendement.

Lorsque le magazine Forbes sort sa liste des meilleurs employeurs au Canada, celle-ci «met souvent en vedette des entreprises qui se démarquent pour le bonheur qu’ont les employés à y œuvrer». Habituellement, les employés de ces entreprises recommanderaient leur employeur à d’autres personnes.

SOS

Québec espère maintenant convaincre environ 800 profs retraités de reprendre du service dans les écoles où le manque de suppléants est criant en mettant en place des incitatifs financiers.

Quand j’entends ce genre de discours, j’ai l’impression de discuter avec «Râteau», le célèbre personnage de Jean-Michel Anctil.

C’est qui l’cave qui va revenir enseigner?

Je serais curieux d’entendre ces retraités. S’ils sont aussi enflammés qu’on le pense, on devrait peut-être les utiliser pour faire de la pub. Ils pourraient ainsi recommander leur employeur de rêve à tous les jeunes.

Pourquoi ne pas convaincre la relève en enseignement à rester en poste ou encore les plus vieux à ne pas quitter prématurément leurs fonctions? Ce n’est pas une idée qui a traversé l’esprit d’un grand penseur?

Plus que jamais, ça me semble urgent d’investir dans l’avenir.

Pendant que l’on accorde des tolérances d’enseignement à du personnel non légalement qualifié, on me demande d’être à l’école pour regarder mon écran.

Ri.di.cule.

On dit que le ridicule ne tue pas.

Mais un manque de confiance et de respect, ça fait mourir des passions.