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«Ils ont peur d’aller à l’hôpital»

«Ils ont peur d’aller à l’hôpital»
Photo Agence QMI, Mario Durieux

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Quand une femme, une mère, meurt de manière aussi déshumanisante que Joyce Echaquan, nous lui devons plus que de belles promesses.

À Maniwaki, la discrimination, c’était autre chose...

Je devais avoir quoi... 10, 11 ans. Le hockey élite nous emmenait pour la première fois de ma vie à Maniwaki et Mont-Laurier. Des matchs à 90 minutes de chez moi. L’hôtel, la camaraderie. 

C’était tout nouveau. Emballant.

Le premier match était à Maniwaki. Le meilleur joueur de notre ligue était dans l’autre club, un certain Coggins. Un magicien sur la glace, imparable. Avant le match, mon père, qui était parmi les instructeurs, nous avait bien fait rigoler avec sa ribambelle chantée...

«À chaque fois que vous êtes sur la glace, je veux que vous vous demandiez... Où est Clauuuuuude?»

C’était le prénom du joueur en question. 

On s’était fait déclasser, ce match-là. Et ce Clauuuude, on l’avait vu aller rien qu’en masse! Quel joueur!

Mais y’avait autre chose. Dans l’ambiance. Quelque chose de différent de ce à quoi j’étais habitué. 

Jouer au hockey mineur élite en Outaouais, traverser le pont pour affronter les clubs ontariens anglophones, les insultes, parfois même dégradantes, entre anglophones et francophones, j’étais habitué à ça.

J’ai grandi là-dedans. À Pembroke (à l’ouest d’Ottawa), une fois, la police avait dû intervenir, tant la situation avait dégénéré. On était rendu bien au-delà des menaces et des insultes, des coups avaient été lancés et on était au seuil de la bagarre générale dans le stationnement. Et ça, c’est juste une fois!

Non, à Maniwaki, c’était autre chose. Mais je n’ai pas tout saisi tout de suite. Hormis l’évidence, «on» ne semblait pas aimer ben, ben plus les «Indiens» que les «blokes», et réciproquement. 

Une année ou deux plus tard, deux joueurs de communautés autochtones se sont ajoutés à notre équipe élite en ville. L’un des deux venait de Maniwaki. L’autre, je ne me souviens plus. Mais c’était la seule façon, pour eux, de joueur un hockey élite d’un niveau supérieur.

Cette année-là, il y avait aussi un joueur noir dans notre équipe. Il était gardien de but. 

Le milieu du hockey était traversé par le racisme. Des parents qui hurlaient des choses pas possibles, les joueurs entre eux aussi. Mais mon souvenir de cette époque-là, c’est que, pour certains de mes coéquipiers, c’était pas pareil. Fallait être fait fort pour endurer tout ce que notre gardien de but avait enduré. Aucun de mes deux coéquipiers autochtones n’avait «toffé» jusqu’aux Fêtes.

J’ai entendu des choses qui ne se répètent pas, des insultes déshumanisantes d’adultes qui visaient des enfants. À cause de leur différence. Je n’ai pas tout saisi tout de suite. Pas encore.

Jusqu’à ce que je m’inscrive à un cours d’anthropologie au Cégep de l’Outaouais. Bernard, notre professeur, qui portait l’un de ces manteaux à franges ornés de motifs autochtones, avait proposé, à ceux que ça intéressait, une sortie d’immersion dans une communauté autochtone.

C’est comme ça que je me suis rendu la première fois dans la communauté des Algonquins de Lac-Barrière. Mais pas la dernière. J’étais, quoi, à deux heures trente de chez moi? Dépaysement total. 

La première fois, nous y sommes restés deux jours. Mais j’y suis retourné ensuite. Pour y voir Joe et Ma Tatie. Mon premier sweat lodge, aussi. D’innombrables discussions. 

J’ai compris, dès lors, que nos querelles confortables entre anglos et francos, par chez nous, en Outaouais, procédaient d’une logique différente de ce qui me distinguait de mes hôtes autochtones. Ma mère était fonctionnaire, mon père travaillait chez Culinar. On n’était pas à plaindre.

Mais quand t’habites une réserve, t’es à l’autre bout du monde. Et de l’échelle sociale aussi. Et y’a un mépris inhérent à ça, vécu par ceux qui y sont condamnés, et perpétué, même de façon involontaire ou inconsciente, par ceux qui n’y vivent pas.

Ou qui ne sont pas contraints d’y vivre.

Et chaque personne qui est sensibilisée à ça risque moins de contribuer à perpétuer cette discrimination systémique.

La discrimination se mue en racisme systémique

Une discrimination systémique qui peut très bien se muer en racisme systémique. Les francophones du Canada devraient être les mieux placés pour le comprendre. 

Quand une femme, une mère, meurt de manière aussi déshumanisante que Joyce Echaquan, que les dernières paroles qu’elle aura entendues sont d’une telle violence, et lancées par celles-là mêmes qui auraient dû la soigner, quelle gêne devrait-il y avoir à blâmer un système colonial qui ne devrait même plus exister en 2020?

Quand t’es de Rapid Lake, de Manawan ou de Pessamit, et que t’as peur de te rendre dans un hôpital, que la peur te ronge parce que la discrimination et les préjugés ne sont pas l’anecdote, mais bien la norme, parce que c’est déshumanisant que d’avoir à affronter le «système» de santé des Blancs...

On doit nommer ça comment?

On dit souvent que les commissions et les enquêtes au Québec accouchent de rapports qui finissent sur des tablettes. Si l’on doit quelque chose à la mémoire de Joyce Echaquan, c’est bien de nous assurer que celui du juge à la retraite Jacques Viens ne sombre pas dans l’indifférence. 

Le chapitre 10 de ce rapport traite des relations entre nos concitoyens autochtones et les services de santé. Il nous incombe de lire les témoignages de ceux qui connaissent le mieux ces relations troubles. Comme le DStanley Vollant, d’origine innue: 

«À l’hôpital de Baie-Comeau, j’ai travaillé pendant près de 10 ans, je peux vous dire qu’il y a du racisme systémique. Des infirmières, des médecins ont beaucoup de préjugés négatifs vis-à-vis les Premières Nations [...] Donc, quand les gens de mon village ont des problèmes de santé, quand ils vont à Baie-Comeau, ils y vont de reculons parce qu’ils ont peur d’arriver à l’hôpital de Baie-Comeau, à l’urgence, et de se faire juger par l’infirmière au triage [...] Ils ont peur d’aller à l’hôpital

Appelez ça comme vous le voulez, c’est pas normal. 

Et cette peur-là, celle qui te prend aux tripes, celle qui a fait que des ti-culs de mon âge n'en pouvaient plus, de la discrimination qu’ils vivaient en ville en pratiquant leur sport, parce que cette discrimination les atteignait au cœur de qui ils étaient, la peur de te présenter dans un hôpital par crainte de te faire juger, tout ça parce que t’es né autochtone...

Si c’est pas du racisme, j’sais pas ce que c’est. Et s’il n’est pas perpétué, même involontairement, par un système, lequel est en place depuis bien longtemps... Trop longtemps. 

Car les mots ont un sens et il m’importe de ne pas les dénaturer, ici, ils sont lourds de sens. 

C’est du racisme systémique.