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Des Autochtones se laissent mourir pour ne pas s'exiler à Joliette

Sur cette photo datant de 2019: Richard Moar avec son bâton de marche, à Joliette, sur lequel est apposée une photo de sa femme.
Magalie Lapointe Sur cette photo datant de 2019: Richard Moar avec son bâton de marche, à Joliette, sur lequel est apposée une photo de sa femme.

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Le racisme mais aussi la difficulté d'accès aux soins de santé sont dénoncés depuis des décennies par la communauté de Manawan. Des Attikameks se sont déjà laissés mourir pour ne pas devoir déménager à Joliette pour leurs soins de dialyse.

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La mort de Joyce Echaquan lundi et les propos racistes de membres du personnel de l’hôpital de Joliette qui s’occupaient d’elle mettent en lumière un problème que les Attikameks dénoncent depuis longtemps.  

  • Écoutez l'analyse d'Antoine Robitaille et de Caroline St-Hilaire avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:    

Richard Moar travaillait comme policier à Manawan. Il a abandonné sa carrière le jour où il a été forcé de déménager à Joliette avec son épouse, pour qui des traitements à l'hôpital étaient requis. Il raconte que d'autres membres de sa communauté ont choisi d'abandonner leurs traitements de dialyse pour ne pas s'exiler. Manawan est située à 200 km de l'hôpital de Joliette, dont une centaine de kilomètres non pavés à travers la forêt. En refusant ces soins, ces gens choisissaient la mort.

«On doit quitter tout notre monde et aller habiter dans une ville où on fait face à du racisme, où on n’a pas de soutien. Ça coûte plus cher de logement et de médicaments, ce sont de réelles difficultés», nous a-t-il raconté, jeudi.

Tel que rapporté par «Le Journal de Montréal» en septembre 2018, Marie-Louise Niquay, décédée depuis, avait déménagé de Manawan à Joliette pour y recevoir ses traitements de dialyse trois fois par semaine. Elle avait aussi envisagé la mort à l'époque, avait-elle raconté.

«En quittant la réserve, j’avais l’impression de ne plus être considérée comme une Indienne. Tout à coup, les lois que je connaissais ne s’appliquaient plus. Je me demandais à quoi j’avais droit et quelles démarches je devais faire, et personne n’était capable de me répondre», avait expliqué la dame.

Selon Services aux Autochtones Canada, les Autochtones ne perdent pas leur statut d'Indien en déménageant hors de leur réserve. Pourtant, au bout de trois mois, certains frais de santé ne sont plus acquittés par Santé Canada et c'est alors le gouvernement du Québec qui les prend en charge, comme pour n'importe quel Québécois.

Pour les frais qui seraient non assurables par le Québec, c'est le Programme des services de santé non assurés de Services aux autochtones Canada qui prend le relais. Un dédale administratif qui alourdit encore leurs conditions médicales difficiles.

Selon Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Manawan n'est pas la seule communauté à vivre ce problème. «C'est la même chose pour Obedjiwan et Wemotaci. Les trois communautés attikameks ne sont accessibles que par des routes de terre entretenues par les compagnies forestières. Ça rend l'accès aux services médicaux plus complexes.»

Il faut s'attaquer sérieusement au problème, pense-t-il. «Il y a deux ans, les gens de Manawan ont milité pour avoir des services ambulanciers. On y va à mesure des urgences, mais ce serait bien qu'on ait une vision à long terme, pour régler les choses de manières définitives et offrir un service à la hauteur de ce que l'on trouve ailleurs.»

En mémoire de ses amis disparus et de son épouse aujourd'hui décédée, et pour amasser des fonds pour aider les familles qui doivent s'exiler pour recevoir des soins de santé, Richard Moar a fondé la marche Motetan Mamo, qui se déroule chaque année sur les 200 km entre Joliette et Manawan.

«Derrière Motetan Mamo, il y a aussi l'idée de contrer le racisme, en faisant marcher ensemble Autochtones et non-Autochtones pour qu'ils se rencontrent. Parce que c'est la méconnaissance de l'autre, et celle de l'histoire, qui amène le racisme», pense M. Moar.

«On a vécu de beaux moments dans le passé, il faudrait s'en souvenir. On travaillait ensemble, on partageait nos richesses, les peuples canadiens et québécois ne seraient pas là si on ne les avait pas aidés. Selon moi, le racisme systémique a commencé avec la Loi sur les Indiens, qui nous a divisés. On est perçus comme des gens qui payent rien, alors qu'on souffre d'être considérés comme des enfants par le système. Les Québécois doivent demander à leur gouvernement qu'on leur enseigne la vraie histoire.»