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Louise Lanctôt se livre à cœur ouvert

Une sorcière parmi les felquistes raconte les événements de la crise d’Octobre

Crise d'octobre
Photo courtoisie Jacques Bourdon Le 3 décembre 1970, l’armée canadienne encercle l’appartement sur l’avenue des Récollets, à Montréal-Nord, où se terrait la cellule Libération qui a enlevé James Richard Cross. À gauche, James Richard Cross à la une du Journal de Québec du 6 octobre 1970.

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(NDLR) Dans son ouvrage publié cette semaine, Louise Lanctôt, membre de la cellule Libération, qui a kidnappé l’attaché commercial James Richard Cross, parle à cœur ouvert.

Dans un premier extrait présenté ci-dessous, l’auteure raconte comment s’est déroulée la détention de James Richard Cross, dans un logement de Montréal. 

Dans le second extrait de son livre, alors qu’elle est en France, exilée avec son mari après quatre années d’exil à Cuba, Louise Lanctôt fait référence à un entretien télévisé exclusif qu’elle avait accordé en avril 1978 à Denise Bombardier, alors journaliste à Radio-Canada. Dans cette entrevue, elle et son mari admettaient leur culpabilité, une condition pour qu’ils puissent rentrer au Canada, où ils seront jugés et condamnés à la prison.  

Crise d'octobre
Photo d'archives

La détention de James Richard Cross  

Les premiers jours, je suis celle qui parle avec monsieur Cross. C’est mon rôle. Nous avions décidé qu’une voix de femme serait plus apaisante. Il me revient donc de le tranquilliser.

Je lui fais savoir dès la première journée que nous n’allons pas l’exécuter, que ce ne serait pas long. Je l’informe sur nos motifs, nos demandes au gouvernement, nos exigences. Je lui résume le manifeste du FLQ.

Je lui demande aussi s’il a des médicaments à prendre, mais il croit à ce moment que tout sera terminé sous peu et ne nous dit rien à ce sujet. Ce n’est que deux ou trois jours plus tard qu’il nous avise des médicaments qu’il doit prendre.

La recherche de médicaments avec Nigel est difficile, nous sommes tous très angoissés. Nous avons peur qu’il ait une défaillance durant sa détention. Mais finalement nous obtenons les médicaments.

À partir de ce moment, quand je lui dis que tout sera terminé sous peu, il me dit que ce sera plus long qu’on le pense. Selon lui, le gouvernement ne prend pas l’enlèvement assez au sérieux.

[...]

Nous sommes toujours sous le choc d’avoir entre les murs de notre maison une personne que nous retenons contre son gré. La réalité est tellement différente de la cause que nous avions idéalisée. Nous sommes fébriles. Je crois que monsieur Cross ressent notre nervosité et cela lui fait peur. Il a peur que l’un de nous craque et qu’une catastrophe arrive.

[...]

Dix jours après l’enlèvement du diplomate britannique, après avoir accepté de faire lire le manifeste du FLQ par un journaliste à la télévision de Radio-Canada, le gouvernement refuse d’accéder à nos demandes de libération des prisonniers politiques.

Cellule des Rose

<strong>Une sorcière parmi les felquistes : journal de la crise d’Octobre</strong><br><em>Louise Lanctôt, Éditions Le Scriptorium</em><br>324 pages
Photo courtoisie
Une sorcière parmi les felquistes : journal de la crise d’Octobre
Louise Lanctôt, Éditions Le Scriptorium
324 pages

Comme s’il s’agissait d’une suite logique de ce refus, Pierre Laporte est enlevé. Pourtant, rien n’a été programmé avec le groupe de Paul Rose. Le groupe devait être parti en dehors de Montréal et ne rien faire, selon l’entente.

[...]

Quelques jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, au cours de l’une de ses sorties, Jacques Cossette-Trudel rencontre le groupe de Paul Rose.

[...]

Jacques Cossette-Trudel nous fait part à ce moment de l’objectif du groupe de Paul d’exécuter Pierre Laporte comme tout groupe de guérilla le faisait, en nous demandant de faire de même avec James Richard Cross. Jacques Cossette-Trudel nous explique qu’il leur a répondu que, pour sa part, c’était non, mais qu’il allait en discuter avec nous.

Nous refusons unanimement. Même si dans les discussions de notre groupe nous affirmons comprendre la logique de la demande du groupe de Paul, il n’est pas question que nos actions suivent ce raisonnement.

 

Exil à Paris  

Louise Lanctôt attendant l’autobus à La Courneuve en 1977 pour aller travailler.
Photo courtoisie
Louise Lanctôt attendant l’autobus à La Courneuve en 1977 pour aller travailler.

Le Centre d’information sur les prisonniers politiques (CIPP) délègue un membre en France pour nous rencontrer. C’est une avocate qui vient nous confronter après avoir recueilli la position des différents exilés face à notre entrevue, entrevue qu’ils n’ont évidemment pas vue !

À peine entrée dans notre appartement, sans même prendre le temps de s’asseoir, elle nous dit : « Paul fait dire de vous la fermer ! »

[...]

J’ai crié : « Quoi ! Me la fermer ! Personne ne me dira de la fermer. Il revient à moi de décider quand parler et ne pas parler. »

Selon les dires de cette avocate, nous sommes désormais couverts de ridicule et nous nous situons complètement en dehors de la gauche et bien sûr de la mystique qui entoure le FLQ et la crise d’Octobre 1970.

Jacques Cossette-Trudel et Louise Lanctôt, enceinte de Marie-Ange, avec Alexis dans ses bras, dans la cour de l’hôtel Nacional à Cuba où ils résidaient, deux mois avant le départ pour la France en juin 1974.
Photo courtoisie
Jacques Cossette-Trudel et Louise Lanctôt, enceinte de Marie-Ange, avec Alexis dans ses bras, dans la cour de l’hôtel Nacional à Cuba où ils résidaient, deux mois avant le départ pour la France en juin 1974.

Elle affirme que notre intervention publique relève de l’inconscience politique et que le bilan de cette entrevue apparaît en fin de compte très négatif. Nous nous sommes permis de parler alors que les prisonniers politiques n’en ont pas le loisir.

[...]

Je reste encore désarçonnée, particulièrement dégoûtée, par ces facéties felquistes. Nous avions officiellement tourné le dos au FLQ et à son action à Cuba et cette nouvelle condamnation confirmait notre choix.

Louise Lanctôt avec ses enfants, Alexis et Marie-Ange, devant le HLM « les 4000 » à La Courneuve où ils ont habité durant leur exil en France en 1975.
Photo courtoisie
Louise Lanctôt avec ses enfants, Alexis et Marie-Ange, devant le HLM « les 4000 » à La Courneuve où ils ont habité durant leur exil en France en 1975.

Depuis le temps que les felquistes, quels qu’ils soient, tentaient de nous isoler et de faire croire à notre mort intellectuelle, cherchant constamment à nous exclure, à faire le vide autour de nous, allant jusqu’à la désinformation au Québec sur notre dos.

[...]

Plusieurs fois, on nous a informés que la gauche au Québec connaissait notre traîtrise envers le FLQ et le Québec. On affirmait que plusieurs groupes avaient été avertis que nous avions « retourné notre capot de bord » pour devenir marxistes-léninistes en France.

[...]

Photo de mariage de Louise Lanctôt et Jacques Cossette-Trudel, le 23 août 1969, à Montréal.
Photo courtoisie
Photo de mariage de Louise Lanctôt et Jacques Cossette-Trudel, le 23 août 1969, à Montréal.

Pourtant, toutes ces histoires sur la crise d’Octobre 1970, ces commissions d’enquête, ces chroniques journalistiques, ces déclarations à gauche et à droite des gouvernements et des felquistes ne font que confirmer qu’il est temps de démystifier et de dédramatiser cette crise, parce que la monopolisation de l’action d’Octobre 1970 que tout un chacun en fait, y inclus les gouvernements et les services secrets, lui enlève tout son sens.

[...]

Nous sommes suivis pas à pas par deux hommes qui ne s’en cachent guère.

Ils sont sur notre trajet à l’aller et au retour du travail de Jacques et du mien. Je les vois par la fenêtre de l’autobus qui me conduit au travail. Ils se placent même un matin, vers sept heures, dans un placard du 14e étage qui sert au rangement du matériel de sécurité et de feu.

Un jeune homme habitant au 14e étage vient nous informer que des hommes nous surveillent et qu’il les a surpris dans le placard.

[...]

Vers la deuxième semaine, ces mêmes personnes se présentent à la maternelle que fréquentent Alexis et Marie-Ange pour les emmener avec eux. Le soir, le personnel de la maternelle m’annonce cette visite en m’assurant qu’on a même refusé de leur dire si Alexis et Marie-Ange étaient présents.

[...]

Jacques et moi comprenons dès lors que notre tête est mise à prix par ces felquistes qui ont décidé qui sont les vrais felquistes et qu’ils passeraient par les armes toute personne qui diverge d’opinion, qui ne reconnaît pas « l’autorité suprême », comme dans les groupes de guérilleros, et comme je crois que cela s’est passé pour François Mario Bachand.

Bref, comme nous ne voulons pas « fermer notre gueule », Jacques Cossette-Trudel et moi, certains semblaient vouloir faire en sorte de nous la fermer !

[...]

Je suis certaine que, n’eût été cette ceinture de sécurité érigée autour de nous ainsi que la parution dans un journal au Québec de la tentative d’enlèvement de nos enfants et d’intimidation à notre égard, nous aurions sans doute été « éliminés », comme nous présumons que l’a été François Mario Bachand et comme nombre de guérilleros d’Amérique du Sud l’ont été. Pour simples divergences politiques !