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Une crise d’Octobre racontée autrement

Un regard plus intime sur les mouvements contestataires qui ont alimenté le Front de libération du Québec

Jules Falardeau
Photo Chantal Poirier Jules Falardeau est allé à la rencontre de plusieurs personnes qui ont vécu de près ou de loin la crise d’Octobre.

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Dans La crise d’Octobre, 50 ans après Jules Falardeau donne la parole à ceux qui ont vécu les luttes indépendantistes, souvent violentes, du Québec des années 1960 et 1970 dans un récit qu’il place en parallèle avec les conflits révolutionnaires qui secouaient la planète à l’époque.

Les témoignages recueillis par Jules Falardeau ont l’avantage d’ouvrir les horizons sur ce pan de l’histoire québécoise qu’on réduit souvent aux seuls enlèvements de James Cross et Pierre Laporte, suivis de l’assassinat de ce dernier par le Front de libération du Québec (FLQ).

Les policiers de Montréal ont  découvert des bâtons de dynamite près d’un bureau de poste.
Photo d'archives, Jacques Bourdon
Les policiers de Montréal ont découvert des bâtons de dynamite près d’un bureau de poste.

«Je remarque qu’on commence souvent l’histoire le 5 octobre, à l’enlèvement de Cross et ça se termine à la capture des frères [Jacques et Paul] Rose et de Francis Simard, observe M. Falardeau en entrevue. Mais si on veut comprendre les événements de façon plus large, il faut commencer bien avant et regarder ce qui se passait au même moment à la grandeur du globe aussi.»  

Le parcours de Raymond Villeneuve, un des trois fondateurs de la première mouture du FLQ, traduit bien ce bouillonnement révolutionnaire de l’époque. 

Après avoir participé aux premiers attentats à la bombe au Québec dans les années 1960 – et purgé une peine de prison pour ses gestes – le felquiste de la première heure part à Cuba pour être formé à la guérilla aux côtés d’autres militants indépendantistes de partout dans le monde. 

Fidel Castro 

Ironiquement, raconte M. Villeneuve, c’est Fidel Castro lui-même, père de la révolution cubaine, qui lui annoncera qu’il ne peut être formé à la lutte armée dans son pays, en raison des liens économiques trop importants entre Cuba et le Canada. Même réponse quand il tentera sa chance en Algérie.  

À hauteur d’homme 

Lorsque Les éditions du Journal l’ont approché, Jules Falardeau a proposé de donner la parole à toutes sortes d’individus : que ce soit Doris McInnis (ex-épouse de Reggie Chartrand), l’ancien policier de Montréal Claude Aubin ou l’animateur Gilles Proulx. 

Le tout est accompagné de nombreuses photos tirées des archives du Journal illustrant les événements de l’époque. 

Doris McInnis a pris part à de nombreuses manifestations dans les années 1960.
Photo courtoisie, Gilles Proulx
Doris McInnis a pris part à de nombreuses manifestations dans les années 1960.

«J’avais envie d’avoir une panoplie de gens qui ont des témoignages un peu différents, explique M. Falardeau. Parce que, dans un sens, tout le monde l’a vécue, la crise d’Octobre, à différents niveaux, sans avoir été nécessairement impliqué directement.» 

Par exemple, Gilles Proulx y raconte qu’il y a eu une perquisition dans sa maison, alors qu’il était jeune journaliste, en raison de son appartenance au Rassemblement pour l’indépendance nationale de Pierre Bourgault.

Habitué des rencontres officielles, l’animateur Gilles Proulx est en entrevue avec le premier ministre du Québec René Lévesque.
Photo d'archives, Le Journal
Habitué des rencontres officielles, l’animateur Gilles Proulx est en entrevue avec le premier ministre du Québec René Lévesque.

L’homme au franc-parler ne cache d’ailleurs pas son admiration pour les actes posés par le FLQ, quand l’attaché commercial britannique James Cross est enlevé. «Je trouve ça magnifique comme coup», relate-t-il.  

«À l’annonce de la mort de Laporte, je me rappelle qu’il y a eu comme un dégonflement de l’opinion publique. On juge que c’est trop, que c’est allé trop loin. On a tué un Québécois», ajoute toutefois M. Proulx.  

D’autres scènes semblent carrément surréalistes au Québec. Après que le défilé de la Saint-Jean de 1968 eut dégénéré en «Lundi de la matraque», la rumeur veut que deux policiers soient morts durant l’émeute créée par la présence du premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau dans les gradins, confie le policier Aubin.  

«Coup de poing dans le visage» 

Au poste de police, le jeune homme est chargé de surveiller le fondateur des Chevaliers de l’indépendance, Reggie Chartrand. 

«Mais les policiers plus vieux ne s’en laissent pas imposer par un jeune flic comme moi qui a tout juste un an de service. Alors, chacun leur tour, ils passent dans la salle et lui donnent un coup de poing dans le visage», raconte M. Aubin. 

L’Histoire des vainqueurs  

Pour Jules Falardeau, les rencontres qui ont mené à l’écriture de La crise d’Octobre, 50 ans après ont permis d’apprécier à quel point l’histoire est écrite par les vainqueurs. 

«On ne se raconte pas nous-même notre histoire, estime-t-il. Quand le financement provient du fédéral, c’est au fédéral que se décide comment va se raconter notre histoire. Je prends l’exemple du film Octobre, c’est un tour de force que ça ait existé, à mon avis», dit-il au sujet du film réalisé par son père, le défunt cinéaste Pierre Falardeau.  

D’ailleurs, il se questionne sur la place qui serait faite aux felquistes dans l’histoire d’un Québec indépendant. 

«Prenons Nelson Mandela ou Dilma Rousseff. Ce sont des gens qui ont été dans la guérilla, à un certain niveau, qui ont été emprisonnés et torturés, et qui finalement sont devenus présidents de leur pays», dit-il au sujet des ex-leaders sud-africain et brésilien.  

M. Falardeau espère maintenant que son ouvrage sera une façon de revisiter l’histoire collective du Québec. 

«J’aimerais que le livre soit un point de départ pour certaines personnes. On le voit un peu avec le film de Félix Rose [Les Rose], dit-il. Il y a des jeunes qui voient ce film et disent : “On ne m’avait jamais raconté ça!”» 

 

Une décennie agitée et riche en contestation  

Octobre 70 a marqué l’imaginaire des Québécois, mais cette crise était annoncée par les nombreux mouvements contestataires de la décennie précédente. La crise d’Octobre. 50 ans après nous les rappelle grâce, entre autres, aux archives du Journal de Québec et du Journal de Montréal.

L’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1968 est également appelée le « Lundi de la matraque »
Photo d'archives, Le Journal
L’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1968 est également appelée le « Lundi de la matraque »

Plusieurs récalcitrants sont arrêtés le 24 juin 1968.
Photo d'archives, Le Journal
Plusieurs récalcitrants sont arrêtés le 24 juin 1968.

 

Les unes du Journal de Québec du 24 juin 1968 et du 14 février 1969. 

Jules Falardeau
Photo d'archives, Le Journal

Jules Falardeau
Photo d'archives, Le Journal

La tribune d’honneur lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1968 à Montréal, où l’on voit au centre le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau.
Photo d’archives, Toronto Star
La tribune d’honneur lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1968 à Montréal, où l’on voit au centre le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau.

Le chef du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Pierre Bourgault (à droite), est arrêté par les policiers lors du Samedi de la matraque, le 10 octobre 1964.
Photo d'archives, Toronto Star
Le chef du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Pierre Bourgault (à droite), est arrêté par les policiers lors du Samedi de la matraque, le 10 octobre 1964.

Le 7 septembre 1967, durant la manifestation contre la venue du train de la Confédération, 
Reggie Chartrand se trouve au cœur de la mêlée.
Photo d'archives, Doris McInnis
Le 7 septembre 1967, durant la manifestation contre la venue du train de la Confédération, Reggie Chartrand se trouve au cœur de la mêlée.

Extrait du livre La crise d’Octobre. 50 ans après  

«Qui a tué Laporte? Cette question revient sans cesse, même 50 ans après les faits. Au fil des années, différentes théories ont été avancées à propos de sa mort. Est-ce que des membres du FLQ l’ont vraiment assassiné? Était-ce simplement un accident? Le gouvernement fédéral l’a-t-il laissé volontairement mourir? Le FLQ a-t-il été piloté à son insu par le gouvernement pour créer une situation justifiant le recours aux mesures d’exception? Évidemment, dans ce genre de théories, on mélange des faits avec des suppositions, ce qui, au bout du compte, ne sert qu’à entretenir la confusion. On a le droit de se questionner sur cet aspect, mais si ça monopolise le débat, on en vient à tourner en rond à l’infini et on passe à côté de l’essentiel.

D’abord, les auteurs de ces théories ne se trouvaient pas rue Armstrong, personne ne saura jamais ce qui s’y est réellement passé. Ça restera de vaines spéculations. Ensuite, la cellule Chénier a assumé collectivement la responsabilité de la mort de Laporte. Ça, c’est un fait. Ce qui m’apparaît plus intéressant à analyser, c’est la réponse du gouvernement lors de la crise d’Octobre : son rôle dans la répression, son niveau de préparation stratégique et militaire dans l’année qui précède, dans la décennie qui précède, les mensonges utilisés pour tenter de justifier le recours à la Loi sur les mesures de guerre.

L’autre chose réellement fascinante, c’est l’histoire du FLQ, de sa création jusqu’à Octobre 70, et après. En s’y attardant, on découvre des événements et des personnages auxquels on ne prête jamais assez attention. On se rend compte que tout le Québec des années 1970 a vécu la crise d’Octobre, de près ou de loin.

Notre ouvrage est une nouvelle occasion de se rappeler que la crise d’Octobre n’est pas sortie de nulle part. Qu’il y a eu un avant, et aussi un après, que les Pea Soups vivaient une situation d’infériorité et d’humiliation qui perdurait, que le monde entier était en plein bouleversement, et que des liens se sont tissés entre le Québec et d’autres peuples en lutte ailleurs dans le monde. Comme un rappel, ce livre se veut un point de départ plutôt qu’un point final. Comment saisir les événements d’octobre 70 sans s’intéresser au RIN, aux conflits ouvriers, à l’indépendance de l’Algérie, à la Révolution cubaine, au combat des Noirs américains, aux différentes vagues du FLQ, aux Tupamaros, au Vietnam? On doit aller plus loin. On doit lire plus, collectivement.»