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Nature humaine: raconter notre humanité en péril

Portrait de Serge Joncour
Photo courtoisie, Jean-philippe Baltel Serge Joncour

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Roman coup-de-poing racontant trente années d’histoire de France, entre les années 1970 et 2000, Nature humaine de Serge Joncour parle d’un pays témoin de la fin de la vie paysanne et agricole. À travers la vie d’Alexandre, un éleveur reclus dans sa ferme, il décrit l’implacable course vers la mondialisation, le divorce entre l’humain et son environnement, les épidémies et les luttes qui ont marqué ces décennies et, somme toute, une humanité en péril.

Serge Joncour, romancier doué, très lucide, entame ce roman d’apprentissage en 1999, pendant une tempête diluvienne qui inonde la France et donne aux derniers jours de l’année une allure de fin du monde. 

Alexandre, seul dans la nuit noire, s’est isolé dans sa ferme du département du Lot. Il se demande si la fin du monde arrive... mais s’apprête à en vivre une autre : celle de la vie paysanne et agricole de la France. 

Par la plume de Serge Joncour, Alexandre vit 30 ans d’histoire, de luttes, de vie politique et de catastrophes en série. « J’ai eu envie de passer en revue, d’analyser et porter mon regard sur cette distance entre l’homme et la nature, cette sorte de perte de contact », dit-il en entrevue, depuis sa maison du Lot, à 600 km de Paris. 

Il se souvient du passage à l’an 2000 : deux énormes tempêtes de vent ont frappé sa région. Tout le monde s’est retrouvé dans le noir, à s’éclairer à la bougie, sans téléphone, sans électricité, sans télé. « C’était tout le contraire de ce qu’on avait imaginé. »

Ces événements catastrophiques ont marqué le passage au nouveau millénaire. « Je voulais porter le regard sur ce basculement d’un monde à l’autre qui, finalement, est toujours le même, sauf qu’il semblerait qu’il ne se porte pas de mieux en mieux. »

Ses inquiétudes

Serge Joncour dit qu’il a prêté à Alexandre beaucoup de ses « affaires ». Il partage avec lui son appréhension sur l’accessibilité totale du monde, sa peur des poteaux de téléphone contaminés à l’arsenic, son inquiétude face à un papillon venu d’Asie qui attaque le buis et le réduit à l’état de squelette.

« Parfois les anciens disaient des choses ; on disait qu’ils étaient un peu fous et qu’ils refusaient le progrès. Mais finalement, ils n’avaient pas tort. Cette panique que les anciens me communiquaient, je l’ai prise à mon compte. »

La pandémie

Serge Joncour n’a pas été si surpris que ça par la pandémie. « C’est facile de le dire après coup, mais il y a un manque de vigilance, de la part de nous tous », dit-il. Il redonne l’exemple du buis, victime d’un insecte venu d’ailleurs. 

« Mon regard affolé sur la mondialisation est lié à cette peur de la contamination universelle et rapide. Elle existait avant, mais on avait le temps de se retourner. Là, avec ce mouvement de population incessant et les avions qui traversent le ciel en permanence, j’ai parfois le sentiment que c’était inévitable. Je voulais partir d’un virus qui tue tous les buis et tous les chênes... Finalement, en 2020, c’est pas ça qui s’est passé, c’est un virus humain, mais il y a une sorte de logique dans tous ces événements. »

Il fait remarquer que son personnage d’Alexandre, dans sa ferme isolée, était finalement dans une situation où tout le monde rêvait d’être pendant le confinement : à la campagne. « Cette liberté et ce recul, c’est ce qui est devenu enviable et le mouvement n’est pas près de s’arrêter. Je vois des tas de gens qui cherchent des maisons dans les coins reculés de la France. » 


♦ Serge Joncour est l’auteur de 12 livres, dont L’Écrivain national (prix des Deux Magots 2015), Repose-toi sur moi (prix Interallié 2016) et Chien-Loup (prix Landerneau 2018).

Nature humaine est en lice sur les premières listes des prix Renaudot et Femina 2020.

EXTRAIT

<b><i>Nature humaine</i></b><br/>
Serge Joncour<br/>
Éditions Flammarion<br/>
398 pages
Photo courtoisie
Nature humaine
Serge Joncour
Éditions Flammarion
398 pages

« Une fois passé Caussade la circulation était dense sur la nationale 20, tous les dix kilomètres il y avait des travaux. Alexandre n’avait jamais noté qu’il y avait autant de chantiers aux abords de Caussade, et ensuite de Montauban, toutes ces zones périphériques devenaient d’interminables successions d’hypermarchés, de magasins de sport ou de bricolage, de jardineries et de grandes surfaces d’ameublement, et pour réguler la circulation née de tous ces parkings et de ces nouvelles routes on construisait un rond-point tous les cinq cents mètres... Le paysage urbain changeait du tout au tout. »